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COLLECTION MICHEL LÉVY
LA CONFESSION
OUVRAGES
DE
JULES JANIN
PARUS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
le chemin de traverse, nouvelle édition .... 1 — l'ane mort. — 1 —
DN CœOR POUR EEDX AMOURS, — • j 1 —
Paris, — Imprimerie de A. Wittersheim, 8, rue Montmorency.
LA
CONFESSION
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JULES JANIN
NOUVELLl? ÉDITION.
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PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RDE VIVIENNE, 2 BIS
1861
Tous droits réservés
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J'ai pensé souvent, Ariste, aux belles choses que vous m'avez, dites des romans de M. de Crébillon le fils; savoir, que c'était le peintre le plus vrai de son époque, l'observateur le plus fidèle de la bonne so- ciété de son temps, et qu'il était merveilleusement appris à reproduire ce vernis de corruption et de po- litesse dont M. Dorât n'était que le poëte, et dont M. de Crébillon eut l'honneur d'être l'historien.
J'ai donc relu ses romans avec zèle et ferveur, et
j'ai compris que vous aviez raison ; qu'il y avait une
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puissance dans cette exacte reproduction des vices et des travers d'une société tout en velours, en man- chettes de dentelle, en paniers, avec de belles mains, de grands cols, des visages et des perruques roses, des éventails, des mouches, et ces petits pieds de Chinoise que toutes les héroïnes de .Crébillon lais- sent voir au bout d'une jambe dont on aperçoit le genou, pendant qu'elles sont mollement couchées sur des sofas qui parlent, et qui racontent effron- tément tout ce qu'on peut faire sur un sofa, et durant une régence qui porte le deuil d'un roi bigot. De sorte que je me suis épris de ces romans en deux petits volumes, écrits en grosses lettres et sans permis- sion du censeur. Il n'y a pas de comédie de la Foire, malgré tout son gros sel, qui vaille ce jargon, ce musc, cet ambre, ce fard, ce vice nu à la peau blanche, ces marquis aux épées de soie, ces vicomtes qui font de la broderie, et puis tout cet ameublement or et perles avec des fleurs qui serpentent ; des petits chiens sur
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de moelleux coussins ; des portraits de famille, et, dans le lointain, la maison du faubourg et les orgies nocturnes. Aussi, quels romans Crébillon le fils a faits là !
Que je le loue de ne s'être donné la peine ni de construire une fable, ni d'inventer des personnages, ni de disposer avec méthode un commencement, un milieu, une fin ! C'est un homme qui s'est livré k scn époque corps et âme, qui s'est damné avec elle, qui a raconté à tort et à travers ce qu'il en savait. — « Mais, monsieur, quelles mœurs de ruelles ! quelle dépravation! [quelle horrible société! » A quoi il ré- pondait : « Ce sont nos mœurs, madame ; vous y étiez comme moi, j'ai soupe avec vous ; il ne faut pas trop vous récrier sur ce que j'ai dit, nous avons même été plus loin, vous et moi ! »
Vous sentez, cher Ariste, que, de cette première étude de votre auteur favori, et tout en sortant des lieux équivoques où il m'avait conduit, j'ai dû me
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demander à quoi pouvait servir aujourd'hui cette étrange manière de peindre le monde, et si elle était encore applicable, et si par hasard, tout en laissant à M. de Crébillon les mœurs qu'il représente et qui n'appartiennent qu'à l'époque où il vivait, Dieu merci, nous ne pourrions pas appliquer à notre temps cette narration nonchalante, ce piquant laisser aller dans le style, surtout l'impassible sang-froid avec le- quel cet homme à part observait, racontait, commen- tait tous les travers de son temps dans leurs nuances les plus odieuses et les plus incroyables; j'imagine que ce serait là un grand mérite à vos yeux.
D'autant plus qu'en fait de romans et, en général, de tous les arts de l'imagination et de la pensée, ne rien imaginer, c'est la seule ressource qui nous reste. Toutes les inventions ont été faites, tous les person- nages à créer sont créés, tout est dit et redit dans les deux sens. Bien plus, nous avons vu les grands gé- nies de notre époque emprunter aux temps passés
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des héros tout faits. Lord Byron s'est emparé de don Juan comme de son bien. Il a dû s'estimer heureux de trouver don Juan tout fait, et ensuite Child Harold tout fait dans son âme. Que voulez-vous donc devenir parmi ces événements qui se croisent et ces héros qui se heurtent, si vous voulez faire des livres avec des faits et des héros ?
Il faut donc de toute nécessité renoncer à être neuf du moment où l'on invente ; à coup sûr, si je vois un homme qui rêve, je vais faire un pari qu'il répète quelque chose. Si vous voulez être original, n'inven- tez pas ; surtout ne dites pas: « Je fais un drame, une tragédie, un poëme ; » car, aussitôt que vous voulez faire quelque chose, vous ne faites rien ; vous êtes nul, vous êtes absurde, vous imitez, vous ne compre- nez rien à la question littéraire.
Prenons pour exemple une coterie fameuse, toute composée de ces hommes à fronts larges et à vastes poitrines, dont vous avez sans doute entendu parler;
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VOUS allez comprendre à quoi l'a menée cette fureur d'inventer.
Cette secte, qui est vive, jeune, pleine de sève et qui donnait tant d'espérances, débute d'abord par de beaux vers qui s'appellent tout simplement des odes; elle s'empare de la poésie de la Restauration. On l'écoute autant qu'on peut écouter des hommes qui font des vers. Ce ne sont pas encore là les hommes qui inventent, ce sont des jeunes gens qui promettent; aussi n'y a-t-il qu'à louer jusque-là.
Mais arrive l'ambition. On ne se contente plus de refaire, on veut créer quelque chose, et l'on invente, devinez quoi? une chose faite depuis des siècles : on invente le moyen âge. Relevez-vous, tourelles, hauts clochers, tombes armoriées! réveillez-vous, paladins et clergé ! Voilà ce qu'on invente ! Comme si nous n'avions pas Froissard, le sire de Joinville, et nos vieux fabliaux ! Que voulez-vous 1 c'est peut-être un commencement d'invention.
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Après avoir inventé le moyen âge, on invente l'Es- pagne : l'Espagne, Grenade, Cordoue, les Maures, toute l'histoire de M. de Florian, Gonzalve de Cor- doue, que sais-je? Il y avait cependant inventées, bien avant tout cela, les romances du Cid.
Ne croyez pas qu'on s'arrêta. Après avoir inventé l'Espagne, on inventa aussi l'Orient, ses villes d'or, ses mosquées, ses harems, la sulamite, le Bosphore, l'opium et l'essence de roses ; on oubliait les Mille et une Nuits et le Giaour.
J'oubliais de dire que, dans l'intervalle, on avait en- core inventé les goules, les larves, les gnomes, la sa- lamandre, les vampires, tous les contes de Perrault, les admirables chefs-d'œuvre de notre Perrault, que notre stupide époque a remplacés par les contes de M. Bouilly !
Quand il ne resta plus rien à inventer pour le fond, on inventa dans la forme ; on fit une langue plus énergique que la langue [du xvii® siècle, on [inventa
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Ronsard et l'enjambement dans le vers : ce fut là une belle invention, par Dubarlas!
Après quoi, on voulut inventer un théâtre. Rien n'était plus facile que cela; les quatres planches du Théâtre-Français étaient vacantes, et on les aurait données à feu Scarron, s'il était encore de ce monde. D'abord se rencontra un poëte de la foule qui inventa la traduction, qui se dit à lui-même: <« J'aurai ma soirée, » et qui imprimaensuite . « J'ai eu ma soirée, » parce qu'il avait inventé VOthcUo de Shakspeare, scène par scène, je ne dirai pas mot pour mot, de peur d'indigner ton ombre, grand William !
Vous savez, cher Ariste, quelle a été la dernière et la plus grande de toutes ces inventions : une tragédie étincelante de beaux vers et de barbarismes, mais composée à force de souvenirs, jetée sur le vieux pa- tron de la vieille tragédie. En vérité, il n'y avait dans tout cela que le parterre qui fût tout neuf. Vous vous en seriez aperçu, je vous jure, aux exclamations et
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aux cris admiratifs de la foule, pendant que les loges écoutaienl dans le silence de l'étonnement et du
chagrin.
Mais vous vivez bien loin de nous, mon ami; vous ne savez rien de ces transports littéraires qui ressem- blent à de la haine que c'est un plaisir, et que vous nous envierez peut-être, parce qu'en dernier résultat c'est encore là une émotion littéraire, et nous eu
avons si peu 1
Toutefois vous avez assez compris la question pour bien savoir qu'au milieude ces circonstances etau plus fort de ces petites guerres qu'on se livre toujours in- cognito, toutes les fois qu'il ne s'agit que de vers ou de prose, non de musique el de modes, le plus sol rôle à jouer, c'est celui de chef de secte; aussi per- sonne dans les sages n'a voulu de ce poste périlleux. Avant que d'abriter le grand homme qui y tient sa cour à présent, notre Ferney a été offert à toutes les Célébrités de l'époque, aucune d'elles n'en a voulu.
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Je ne sais rien de plus monarchique que la répu- blique des lettres. A ce peuple coassant il faut un maître à tout prix, grue ou soliveau ; il n'aura pas de repos avant d'avoir donné le sceptre à quelqu'un. Qui veut de ce sceptre ?
Naturellement, on l'a d'abord offert au poëte qui a trouvé la poésie moderne, à celui qui nous a révélé notre vieille France monarchique et chrétienne ; mais l'auteur des Martyrs n'a pas voulu.
Est venu ensuite M. de Lamartine. Sans lui, cette langue française qui sert si merveilleusement à tous les caprices de nos inspirés, comme une prostituée au libertinage public, en serait encore réduite à la mélodie des almanachs de 1 700. Sans \q?, Méditations, nos grands poêles du xix^ siècle en seraient encore aux poésies erotiques et aux contes persans. M. de Lamartine n'a pas voulu.
En fait de poésie active et réelle, qui se mêle à la vie d*un peuple et qui le passionne, ne fût-ce que par
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le souvenir de son beau langage, personne n'avait plus de droit à ce sceptre littéraire que l'auteur du Paria et de Marino Faliéro.
Le poëte national, le poëte, non pas le plus ins- piré, mais le mieux inspiré et le plus français de notre âge, M. Casimir Delavigne n'a pas voulu être roi solennellement.
On a fait entendre au Marivaux moderne, au seul auteur qui ait fait école de nos jours, à M. Scribe, esprit fertile qui nous a tant amusés, peintre indul- gent de notre petite société de hasard, que, s'il vou- lait être le maître de la littérature, et tout plier à son joug d'ivoire, la chose était facile sans contredit. M. Scribe à tout ce pouvoir préférerait un fauteuil à l'Académie, nous dit-on; car les fauteuils mêmes de l'Académie ont doublé de valeur depuis toutes les in- ventions dont je vous parle ; les hommes sages veu- lent être académiciens, ne fût-ce que pour prouver au public qu'ils n'ont pas rang parmi les inventeurs.
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Ainsi donc, le sceptre fut longtemps porté de l'un à l'autre, parmi ceux qu'on en jugeait dignes; aucun de ceux-là n'en voulut, si bien que la république des let- tres menaçait de rester république encore longtemps.
De cela, le public se réjouissait, et se récriait aux députés chargés d'offrir le sceptre :
« Littérateurs, qu'avez-vous besoin d'un chef? que voulez-vous faire d'une littérature uniforme qui donne toujours le même son? voulez-vous donc tous être poitrinaires, asthmatiques, morts et enterrés? Restez ce que vous êtes , libres, indépendants , sans chef.
» Regardez parmi vous les forts et les sages, ils s'in- quiètent peu d'avoir un maître. D'ailleurs, si vous voulez être asservis, de quel droit stipulez-vous pour les autres? Clara Gazul, la fougueuse Espagnole, aux créations si complètes et si vives, demande-t-elle un roi? Le républicain M. de Fongeray a-t-il délaissé ses lentes promenades et sa canne à pomme d'or pour vous aider à fonder un trône ? Le poète dramatique
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qui nous a montré les États de Blois a-t-il signé votre acte fédératif? Comment traiter sans eux et sans d'autres qui veulent rester libres? Imitez plutôt leur exemple. Plus sages que vous tous, ils ont adopté la devise d'Horace : Mitte super vacuos honores ; ils ont fait comme cet homme prudent des Puritains, je crois qu'il se nommait Cuddy. L'honnête Cuddy tue l'ennemi, et permet à son voisin de s'en vanter, se permettant seulement de sourire quand la vanterie va trop haut.
» Voyez M. Delacroix: il fait une école, il invente une couleur, il jette l'anatomie dans la peinture ; il est le roi d'un monde qu'il vient de trouver ; cepen- dant il laisse nommer son Amérique par un autre; il a peur d'être le chef de quelque chose et surtout de quelqu'un. Le chef de quoi, d'ailleurs ? D'un méchant atelier de peinture ! le héros de quelques jeunes femmes à tête exaltée, qui se font à elles-mêmes toute la poésie qu'elles admirent! le dieu des écoliers je
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l'Estrapade, qui n'ont jamais rien appris au collège, et qui le prouvent en offrant leur admiration à qui la ramasse ! »
Voilà ce que disait la foule, et, dans la foule, d'autres remontrances s'élevaient qui avaient aussi leur poids.
Ces humbles remontrances venaient de quelques hommes, fort désintéressés dans la question et tou- jours sûrs d'être sans maître, même avec un roi lit- téraire; car en ceci ils ne reconnaissent pas de royauté. Ces opposants, amoureux de l'art en lui-même, criti- ques bienveillants pour les individus, inflexibles pour les corporations, disaient tout haut combien de fois les systèmes avaient tué les lettres naissantes, et, dans les littératures faites, combien de belles espérances la royauté ou, si vous aimez mieux, l'usurpation avait étouffées ; la royauté avec ses barbiers, ses chambel- lans , ses valets , ses grands seigneurs, ses sinécuristes, témoin le despotisme de Voltaire et des encyclopé- distes, et Gilbert mort, J-J. Rousseau devenu fou.
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«Nous sommes république, disaient-ils ; pourquoi dire à celui-ci : « Tu régneras ? »
Voilà, mon cher Ariste, par quelle suite d'opposi- tions, de combats, de résistances, et par quelle non- chalance dans les hommes qui pouvaient se défendre avec succès, nous avons enfin un roi littéraire. Les sor- cières l'avaient dit : Tu seras roi, Macbeth ! Macbeth est roi, Macbeth jouit de ses conquêtes, Macbeth s'en prépare de nouvelles. Où se rendront les habitants opposants de cette petite île qu'il a conquise ? à pré- sent comment être poète autrement que lui? com- ment oser s'avouer d'une autre secte? La dictature est déclarée, les faisceaux et les haches sont là, les plus fiers ont baissé la tête. Vous parlez des terreurs politiques, mon ami; la terreur littéraire est bien plus à craindre ; le drame a eu s&?> septembriseurs ; au Théâtre-Français on a crié: « A la lanterne ! » Vous n'qvez pas vu cela, Ariste ; mais je l'ai vu, moi, et je ne vous le rapporte qu'en tremblant.
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Que voulez-vous ! où ne fait pas une œuvre d'art sans quelque bruit; on ne jette pas au dehors une pensée complète de poète sans un peu de scandale; on est Luther ou on ne l'est pas. Qui dit Luther dit toute une longue histoire pleine de sang et de bû- chers; reste à savoir seulement si quelque Luther littéraire est possible, aujourd'hui que le Luther re- ligieux ne l'est plus .
Croyez-vous donc que M. de Bonneval, qui se fit Turc, exciterait de nos jours le scandale qu'il souleva au temps du prince Eugène? Pour ma part, je ne le pense pas.
Je reviens par un détour à ce livre que je vous adresse, et à Crébillon le fils, dont je vous parlais en commençant.
Mon livre est justement l'histoire de celte monotone indifférence de notre siècle pour certaines idées, jadis fort poétiques, et dont rien ne peut le forcer à s'oc- cuper de nouveau. J'ai voulu montrer quelque peu
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la gêne morale d'un homme qui sent le besoin d'une croyance, et qui ne trouve plus cette croyance dans le sanctuaire, parce qu'elle n'est plus nulle part. Comme vous pensez bien, je n'avais à reproduire ni les saillies de Voltaire, dont nous ne voudrions pas aujourd'hui, même quand Voltaire serait encore là pour les faire, ni les transes isolées des héros du ro- man psychologique, qui vivent comme René en dehors de toute société, ni aucun de ces rêves fantastiques d'une imagination passionnée auxquels M. de Cha- teaubriand seul nous a fait croire. J'avais à éviter tous les extrêmes par la raison que personne, même en faveur de son émotion, ne se reporte plus dans les extrêmes. Voilà le malheur des sociétés de milieu, des croyances de milieu, des littérateurs de milieu. Donnez-moi un fanatique ou un athée, il sera facile d'en faire quelque personnage plein d'instinct et de vie; donnez-moi, au contraire, un homme vulgaire, ballotté entre le oui et le non et peu soucieux de sa-
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voir si c'est non ou oui, un homme qui ne tient à rien, pas même à son doute, le drame me devient im- possible. Heureux non-seulement celui qui trouve don Juan ou René, mais encore qui trouve un monde où le produire ! qui rencontre, d'un côté, assez de foi pour que l'on croie à don Juan lui-même, d'autre part, assez de mouvement et d'émotion pour que Ton croie à l'ennui de René ! Voilà les pensées qui durent, les héros qui font époque, le Misanthrope, Tartufe, Clarisse, Verther ; et, quand ces types ne sont plus, nous avons les caractères de transition, Figaro, Adol- phe, Manon Lescaut, Suzette;i)ms enfin le Mariage de raison , et toujours, comme type du roman de toutes les sociétés finies, le roman comme le faisait Crébillon le fils.
C'est à l'exemple de cet écrivain, qui n'en fut pas un , que j'ai imaginé de faire un livre çà et là, mar- chant au hasard, sans passions, sans événements, sans intrigues, calme et endormi comme l'époque,
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vieux comme tout ce qu'il y a de vieux parmi nous ; .un roman comme personne n'en voudrait faire, excepté Duclos, Crébillon , et peut-être Diderot, pourvu qu'on lui permît de pleurer, de rire, de s'em- porter, d'avoir des cris de rage et d'amour, de mêler le blasphème à la prière ; ce qui dérangerait un peu le plan de ce roman.
J'ai donc pour premier mérite de n'avoir rien in- venté, d'avoir écrit sans plan et au hasard : ce sera peut-être le seul, mais enfin ce sera toujours un mé- rite qui ne sera pas perdu pour vous qui en avez su si bon gré à Crébillon le fils.
Seulement, si notre siècle présente le môme as- pect que la fin du xvin^ siècle, s'il dort aussi pro- fondément que lui, il s'est endormi d'un autre œil. Le xviii^ siècle dormait sur les mœurs, sur son avenir politique, sur l'estime qu'il devait inspirer, sur sa renommée au dehors; peu lui importait le scandale, les adultères, le règne des favorites et les
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dilapidations du trésor : il comprenait confusément qu'il allait mourir, et s'occupait fort peu de son éco- nomie intérieure et des affaires de la terre. En re- vanche, il s'occupait beaucoup des affaires du ciel, de la vie future, de l'âme, de la matière, des peines de l'enfer ; il se faisait athée à toute force, ce qui est un dernier signe de croyance ; notre siècle tout au re- bours.
Notre siècle ne dort pas sur ses affaires de famille. Il veille à ses mœurs, à sa vie, à sa fortune ; il s'oc- cupe de politique et d'affaires d'argent; il comprend qu'il a beaucoup à vivre ; aussi ne dort-il que sur les questions religieuses. Il ne s'informe pas ce qu'il doit vivre, il ne veut ni de ceci ni de cela ; il voit que ce n'est pas la peine de choisir, que l'immortalité n'est pas une question pour qui a traversé une répu- blique et un empire. L'indifférence a changé de place, elle s'est portée du cœur à la tête ; mais, ne vous y trompez pas, c'est l'indifférence avec les mêmes
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symptômes. La société que peint Crébillon est une société[qui ne demandait que la vie à venir : la société actuelle veut quelque chose de plus, elle demande la vie présente ; si donc, à présent comme sous Louis XV, vous voulez être un bon peintre de mœurs, vous le deviendrez en racontant simplement et sans apprêts tout ce que vous savez, en ne vous effrayant d'aucun souvenir, en levant le voile hardiment, que la scène se passe à la sacristie ou au boudoir ; soyez vrai d'abord, vous serez homme de génie si vous pouvez ensuite, et quand vous aurez trouvé pour vous élever jusqu'aux nues assez de ce public, comme l'a défini Beaumarchais.
Imaginez donc, Ariste, que j'ai retrouvé par hasard, chez quelque évêque in partibust ce vieux fragment de votre auteur favori, quelque suite inconnue du So/iz, rien de plus; alors lisez ce livre avec indul- gence, et, si vous trouvez, avec quelque ressemblance dans la manière, les mêmes négligences et le même
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dédain pour les puristes, les dévots, les philosophes, les abbés de cour et les belles petites-maîtresses qui rougissent au moindre mot qui a l'air de voiler quel- que chose, dites-moi que vous êtes content; car j'ima- gine qu'avant peu j'aurai grand besoin de vos consola- tions pendant huit jours, jusqu'à ce qu'il ne soit pas plus parlé de ce livre que du grand prince Zaza.
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Tout ceci pour avoir fait une tarte à la crème sans poivre. Contes arabes.
Seulement, il s'amusait à faire d'une épigramme un roman.
Pour l'honnête homme coupable d'un crime, il n'y a plus de consolation possible aujourd'hui. D'une part, nulle croyance bienfaisante, voilà pour le monde moral; d'autre part,'plus d'abandon et d'amitié parmi ses semblables, voilà pour le monde réel. Que voulez- vous, en effet, que devienne un malheureux au pied
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d'un autel sans mystère et sans parfums? quel re- mède ses amis peuvent-ils apporter à son forfait, quand chacun de ses amis est un juge, quand lui- même est un juge, et qu'au plus fort de ses remords il reçoit sa carte de juré pour les assises du lende- main 7
Je ne sais pas de position plus douloureuse que celle-là. A un pareil malheur il ne reste même pas le blasphème; pas un roc au milieu de la vaste mer où l'on puisse échapper malgré les dieux. Aujourd'hui, le blasphème est ridicule comme tout le reste : c'est encore une croyance.
Aujourd'hui, on ne croit plus à rien. Nous avons vu tant d'immortalités se faner comme des fleurs, que l'immortalité est un mot vide de sens. Atroce malheur des sociétés vieillies qui ne peuvent pas mourir, bien au contraire, qui croient prolonger leur agonie en se mêlant à la vie de générations naissantes, comme si un peuple mort se continuait !
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Seulement, il arrive que la génération qui s'élève, se trouvant empêchée dans les rudes et inquiètes étrein- tes de la génération qui s'en va, tout se confond dans les principes : le passé se mêle au présent; les vieux préjugés de la veille obscurcissent les croyances du lendemain ; le monde oublie son âge ; imbécile vieil- lard ou jeune homme emporté, il déraisonne égale- ment. Alors, entre ces passions contraires, s'engage une lutte qui rend un instant l'humanité incertaine de sa route. De ce moment, d'incertitude de grands maux peuvent résulter, généraux et particuliers; d'abord la société ne marche pas, ensuite l'individu marche mal ; c'est ce qui arrive à la génération am- biguë de notre temps.
L'histoire de cette hésitation pénible est une lacune dans le roman psychologique ; d'autres que moi, phi- losophes plus forts et mieux appris à bien dire, ten- teront sans doute de rendre intelligible à toutes les pensées celte situation déplorable entre l'être et le non-
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être, l'incrédulité et le doute, dans laquelle nous nous trouvons ; je me contenterai, pour ma part, de racon- ter une assez déplorable histoire que j'ai apprise tout récemment; une fin malheureuse de jeune homme que nous comprendrons tous parce qu'elle est vraie. Vous verrez, dans ce récit sans fard, ce que peut une demi-croyance, et combien il vaut peut-être mieux ne rien croire que d'avoir une foi isolée, que d'être seul à s'agenouiller quand tous les autres restent debout. C'est un triste et singulier récit, sans attraits pour toute curiosité frivole , et qui n'a peut-être quelque chose de bien que parce qu'il est simple et qu'il doit donner beaucoup à réfléchir.
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II
Quant à nous autres jeunes gens, nous n'avons pas assez de cœur.
Que sont devenus tes hochets? te les a-t-on ravis?
Le héros de cette histoire se nommait Anatole ; sa famille était riche, et, dans ce siècle d'égalité, elle était fière d'un grand nom sans que personne s'avisât de se moquer de son orgueil. Toutefois cette noble mai- son avait été ébranlée comme toutes les autres, et, de cet antique écusson gravé jadis sur la pierre, il ne restait que quelques traces douteuses qui deman- daient toujours de longues explications. La famille comptait sur Anatole pour relever ce noble édifice. Comme presque toutes les vieilles familles de France, elle avait la conscience de sa faiblesse et de la vanité
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de ses regrets; seulement, elle conservait avec soin ces vains regrets, comme une parure à son usage, comme le délassement obligé de son inaction : c'était le bagage favori de son intérieur. Quant au dehors, l'aspect changeait : tous ces vieux personnages rede- venaient très-simples et bourgeois comme tout le monde; la vie vulgaire les subjuguait sans efforts, la société de la Charte les dominait à leur insu, et ils laissaient Anatole agir en liberté dans le monde réel, conservant avec soin pour eux-mêmes leurs gothi- ques demeures dans le pays des chimères, auxquelles, à leur âge, il leur eût été dur de renoncer.
Anatole était donc un homme du monde nouveau, simple et bon, réfléchi et ambitieux à ses heures, quand il n'avait rien de mieux. Par ses goûts, par ses mœurs, par ses profonds travaux, par son intelli- gence avancée, par son peu de penchant à l'enthou- siasme, Anatole appartenait tout entier à cette géné- ration nouvelle qui a fait justice de tant de vanités;
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jeune et forte partie du monde politique qui se hâle de vivre et d'apprendre parce qu'elle comprend con- fusément qu'on a besoin d'elle, que tout meurt autour d'elle, qu'elle doit vivre vite et qu'elle sera remplacée bientôt comme un peuple de transition. C'est elle qui a fait justice en même temps des petits soupers de la Régence, des sarcasmes de Voltaire et des gloires si coûteuses de l'Empire. Elle a rejeté du même dédain ces vains plaisirs et ces vains travaux ; elle s'est fait une gloire plus modeste et plus durable, une philoso- phie moins incrédule et moins mesquine; elle s'est fait tout ce qu'elle est elle-même : elle est son plus bel ouvrage sans contredit.
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III
Et cependant, Bell, on m'appelle mélan- colique; vous avez pu voir que c'est une calomnie.
Rappelez-vous le temps où nous portions des habits blancs : un faux pli eût été pour nous un grand sujet de douleur. Pétrarque.
Notre société est ainsi faite que, pour un homme à vastes pensées, il n'y a qu'une vie, la vie politique : tout le reste lui est défendu sous peine d'ennuis et de dégoûts mortels. Plus d'émotions, plus d'intérêt nulle part; la pourpre romaine n'a plus de charmes ; l'épau- lette de général n'inspire plus d'ardeur ; il n'y a plus que des vaisseaux marchands dans nos ports; la profession de savant n'est plus possible; la science appartient à tout le monde, tant les intelligences
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marchent chaque jour à une effrayante égalité; il n'y a plus même, pour nous distraire, les ambitions de l'Œil-de-bœuf, les intrigues animées de Versailles ; le temps d'être jeune est passé.
Autrefois, c'était le bon temps d'être jeune}: on en- trait dans la vie avec l'assurance de finir en même temps que le royaume ; on avait tout à détruire et rien à conserver ; on était mousquetaire noir, on se battait en duel, on lisait les romans de Crébillon ; on allait saluer madame la marquise ; on s'enivrait toute la nuit dans les cabarets et les tavernes, on jouait la nuit, on jouait le jour; on conduisait Beaumarchais à la Bastille, par ordre, et, quand Beaumarchais sortait de sa prison, on allait s'inscrire chez lui par devoir. Tout était jeune alors, peuple, roi, beaux-arts, maî- tresses, femmes, ministres ; chacun se ruait dans cette jeunesse d'un jour, "pour disparaître tous ensemble, surpris par la liberté et les réactions populaires au milieu d'un festin.
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Ou bien encore, c'était le temps d'être jeune sous l'élégante madame Parabère : on assistait aux pre- mières licences d'une cour dégagée des scrupules religieux du grand roi ; on jouait gaiement les finances du royaume; on faisait sa fortune en vingt-quatre heures avec le financier Law, on la dépensait en moins de temps. C'était une époque de grand sjjecla- cle et de petite comédie : un prince voluptueux et sa- vant; Voltaire jeune et déjà moqueur et grand poète ; VHéloîse pour enflammer toutes les âmes; on était jeune sans inquiétude, toujours sûr de bien finir à la bataille de Fontenoy.
Il en est qui disent que le meilleur temps de la jeunesse fut au siècle de Louis XIV. La vie commen- çait à l'hôtel de Rambouillet ; on voyait face à face le grand Chapelain; on entendait prêcher Bossuet à douze ans; on parlait grec avec madame Dacier; on assistait aux fêtes de Fouquet ; on s'enivrait avec Cha- pelle; on faisait des vers à Ninon de Lenclos; on
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pleurait à la prise de voile de madame de la Vallière; on soupait avec Molière et Despréaux ; on lisait les contes de la Fontaine, et on finissait à la Trappe avec l'abbé de Rancé, ou à Port-Royal entre les tombes de Pascal et d'Arnaud.
« Parlez-nous des guerres de la Fronde, des longues peurs du Mazarin, des bons mots de M. de Beaufort, le roi des balles ; des blanches mains de madame de Longueville et des citations latines en plein parlement de M. de Retz, » se serait écriée la jeunesse de l'Em- pire, cette vive et vaillante jeunesse qui se perdit si vite, alors que chacune de nos années de gloire était une année sans printemps.
La guerre ! ce fut là pourtant notre dernière ma- nière d'être jeunes. Aujourd'hui, tout est fini : les chansons des abbés de cour, les favorites, l'Œil-de- bœuf, les prises de voile, la philosophie, les vers, les amours, la guerre, les plaisirs du cabaret, les fureurs de l'ambition, les inquiétudes du duel, le jeu et les
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bals "masqués. Adieu aux frivoles rubans de notre chapeau de jeune homme ! tout est livré à la vie po- litique : il n'y en a pas d'autre aujourd'hui.
Or, la vie politique ne commence pas avant qua- rante ans.
11 existe donc, entre l'état de citoyen et la jeunesse, vingt années d'attente et d'études, pendant lesquelles on n'a pas à espérer d'autre délassement que le ma- riage, le plus sérieux des plaisirs d'ici-bas.
Anatole consentit donc à prendre une femme : ses parents le voulaient, lui-même il en comprenait la nécessité ; et, d'ailleurs, les plaisanteries sur les maris ont été tellement fatiguées dans tous les sens, que personne n'en a plus peur.
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IV
si je trotne une femme qui veuille
de moi; en attendant, je me suis à demi tué l'autre jour en avalant une hure de sanglier en l'honneur du carême.
Mais,en promenant mes yeux autour de la salle, j'y découvris les plus marquantes de nos Iadies,Iady***' divorcée, lady*** et sa fille, toutes deux divorçables ; de sorte que je partis d'un éclat de rire.
Pour Anatole, l'embarras était de choisir. Oir a beau faire, une grande passion ne s'improvise pas ; Il ne s'agit pas de se voir et de s'aimer ; on s'est tant vu, que l'amour devait y perdre ;Iil n'y a plus d'amour, plus de transports, plus de ces invincibles mouve- ments auxquels il faut obéir à toute force : ce monde est un monde de politesse, de sourire, de calcul ; un monde de raison froide et correcte : il n'y a pas plus
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d'ordre et de symétrie dans les marchés de femmes de l'Orient.
Plusieurs partis se présentèrent ; dans une certaine position sociale, les partis ne manquent pas.
La première était une jeune fille blonde et blanche; à peine on l'aurait prise pour un être de la terre. La vie était encore indécise dans cette belle personne; elle n'attendait pour vivre qu'un mortel qu'elle pût aimer.
Anatole eut peur de celte frêle création, il tourna ses regards ailleurs. '
La femme qui s'offrit à ses regards était brune, vive et joyeuse; toute sa figure respirait le plaisir; ses dents étaient blanches et son œil était noir. C'était une fille impatiente de liberté et d'avenir; elle n'at- tendait, pour se jeter dans le monde, qu'un mortel q'i'elle pût aimer,
Anatole recula devant cette fougue de jeunesse; tant d'impétuosité féminine l'intimidait.
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On lui parla d'une jeune orpheline élevée au milieu de toutes les vertus; on vantait ses qualités de bonne ménagère; elle savait tous les travaux qui font pros- pérer une maison; elle ne lisait pas de romans et ne peignait pas à la gouache; elle n'avait pas eu de maître à danser ; elle n'attendait, pour sortir de ce calme qui pouvait être éternel, qu'un mortel qu'elle pût aimer.
Anatole ne conçut pas tout le bonheur qu'il aurait de vivre avec une femme qui mettait des bas de laine en hiver.
Il y avait à la cour la veuve d'un homme de haut rang : c'était une femme riche et fière; elle avait du crédit chez les ministres; elle était belle. Elle avait juré surtout d'éviter un nouvel hymen, sa résolution était inébranlable; on disait cependant tout bas à Anatole qu'il n'y avait pas de serment si bien juré qui ne pût s'enfreindre, et qu'elle pouvait faire la fortune d'un époux.
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Mais Anatole respecta la foi du serment.
Quand il fut convenu que de toutes ces personnalités aucune ne convenait à Anatole, il n'y eut pas de femme qui ne se mît à intriguer pour son propre compte ; chacune se plaça sur les rangs avec ses avan- tages de naissance ou de nature : ce fut une lutte ter- rible à qui l'emporterait.
Les unes lui parlaient de leurs belles années, de leurs rêves de jeunes filles, de leur besoin d'aimer et d'être comprises ; mais Anatole ne les comprenait pas.
Les autres, quand le soir était venu, et que la clarté des bougies était douce et faible comme le soleil cou- chant, regardaient Anatole d'un œil à demi fermé; un soupir moitié sourire entr'ouvrait leurs lèvres, et après un instant de silence elles lui demandaient s'il n'avait jamais aimé, s'il rie comprenait pas le bonheur de vivre à deux, de n'avoir qu'une volonté et qu'une âme ; mais Anatole ne les comprenait pas.
Il y en avait qui, sans y songer, se plaçaient à leur
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piano ; d'abord c'était un air incertain, des sons fugi- tifs, une fantaisie, un rôve, un rien ; puis ce rêve pre- nait une forme, les sons devenaient éclatants, et ce prélude sans façon se changeait en un chant de vic- toire, une mélodie d'amour; c'était de la grâce, c'était de l'inspiration, c'était du génie.... Anatole ne compre- nait pas.
Souvent il y avait des mères qui disaient à leurs filles : « Dis-nous donc, ma fille, l'élégie que tu as faite hier au soir par ce beau clair de lune; nous sommes seuls, et monsieur sera indulgent. »
Et alors, sans se faire prier, la jeune muse lisait ses vers. Sa tête était penchée ;, son sein remuait douce- ment; l'harmonie coulait de ses lèvres ; la passion la plus vraie respirait dans ses vers : Quand viendra-t-il celui que mon cœur doit aimer? Comment sera-t-il, ma mère ? Où est-il, que je baisse les yeux ? » et tant d'autres récits d'amour.
Mais Anatole ne comprenait pas.
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Quelques-unes arrivaient dans tout l'appiêt de leur beauté; l'éclat du diamant qui brille sur un beau front de femme a séduit bien des cœurs. Oh ! le ma- gique effet, quand non-seulement le front d'une femme est resplendissant de feux, mais encore le derrière de sa tête ! Et sur son corsage l'éclat des rubis, et sur son col la blancheur des perles, et autour de ses bras la grâce des camées; et des dentelles pour vêtement, et pour chaussure la soie qui crie, et des gants parfu- més, et le pied qui semble nu ; et des fleurs au corsage, et à la main des fleurs ! Et tout cela entre tout à coup à la lueur d'un bal, aux sons enchanteurs d'un bal, au murmure des hommes qui se pressent; et par ha- sard un regard tombe sur vous avec un sourire : un regard pour trois ou quatre dans la foule, un sourire pour vous seul.
Mais Anatole ne comprit pas.
Il en vit une qui montait un cheval fougueux : elle conduisait l'animal en se jouant; elle excitait sa co-
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1ère ; elle allait plus vite que les airs ; les airs soule- vaient son voile comme pour mieux laisser voir son visage rose et animé; partout sur son passage on disait : « Quelle taille! quel courage ! quelle vigueur ! »
Anatole ne comprit pas. •
Elles firent si bien, qu'Anatole s'en remit à sa mère pour le choix d'une épouse. C'est là, en effet, un office de mère : pour deviner une femme, il faut une femme ; une mère se trompe rarement.
Sérieusement, j'achète une femme et un anneau; je prononce la formule, et du sein de mon paradis, j'écrirai un nou- vel Inferno.
Au surplus, elle était agréable et jolie.
i La première fois qu'Anatole vit la fiancée que lui avait choisie sa mère, ce fut sans savoir qu'il la voyait
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Arrivé près de sa demeure, il avait mis son cheval an pas, et il cherchait déjà son compliment de bienve- nue, quand soudain, à travers l'aubépine en fleurs et sous les arbres du parc, voilà une Jeune enfant qui court les cheveux éparSj^elle traverse la clairière; on dirait que les arbres élèvent leurs branches à son as- pect ; à p i\ne le cheval d'Anatole peut-il la suivre. La voilà qui s'arrête devant les cygnes du bassin ; puis elle franchit la barrière, et caresse les dogues de la basse-cour. Elle monte le large perron ; elle monte l'escalier; c'en est fait, elle disparaît.
«L'aimable enfant! » se disait Anatole en remet- tant la bride de son cheval à un domestique de la mai- son; « la jolie enfant! sans doute c'est la sœur de ma femme; puisse ma femme lui ressembler! »
Quand l'heure du dîner fut venue, la porte du salon s'ouvrit, et la jeune enfant qu'Anatole avait vue d'abord se présenta, grande et belle personne, bien prise dans sa taille, enjouée et modeste. « C'est ma fille, » disait
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son vieux père avec cet air d'orgueil qui sied si bien à un père.
Elle fit les honneurs de la table avec une grâce charmante. Anatole était son voisin, et elle ne s'adres- sait pas plus souvent à son voisin qu'aux autres con- vives. Elle parlait peu, elle mangeait peu surtout, comme si elle eût appris combien c'est un triste spec- tacle que la gloutonnerie d'une femme.
Puis, quand on se fut levé de table, elle se trouya dans le salon la première; elle eut une parole pour tous, elle prit la main des vieillards, elle embrassa cor- dialement toutes les femmes ; c'est un parti pris entre les femmes de s'embrasser quand elles sont devant les hommes.
Après quoi elle arrangea toutes les parties, elle fut de toutes les parties ; elle joua le whist avec son oncle le chevalier de Saint-Louis, et elle le gagna, bien qu'elle sût qu'il aurait en ce cas-là une revanche à lui demander.
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Et quand on la pria de chanter, elle chanta. Elle ne savait pas un seul air de Rossini ; elle chanta des ro- mances du vieux temps, des airs de trois notes, sans accompagnement et sans roulade ; elle les chanta sim- plement, comme les lui avait appris sa grand'mère, et c'était un plaisir de voir les vieilles têtes de l'assem- blée s'agiter en cadence à ses airs nouveaux du bon temps. Rien ne rafraîchit un souvenir comme l'odeur qu'on a respirée, comme la chanson qu'on a chantée.
La société était composée de vieillards, de ces bons personnages d'ancien régime, dont les torts, s'ils en ont eu, ont été si cruellement expiés. Ils avaient mis en commun leurs regrets cuisants du passé, leurs pa- roles frondeuses du présent ; ils se plaisaient à rame- ner en lumière leurs vieilles rancunes politiques, leurs vieilles affections littéraires : alors seulement leurs paroles retrouvaient une énergie qui les faisait écou- ter. Pour un homme de notre époque, c'est là peut- être une assez insignifiante société ; mais sans nul
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doute on ne pouvait choisir un meilleur théâtre et de meilleurs acteurs pour montrer une jeune fille dans tout son jour. Sa jeunesse ressort de cette décrépitude; son sourire est plus doux vis-à-vis ces visages mécon- tents; son insouciant abandon dans le présent inté- resse davantage, à l'aspect de ces vifs regrets du passé. Il n'est pas jusqu'au large fauteuil à ramages et à fleurs dans lequel elle est assise, jusqu'aux glaces brisées qui reflètent son image, jusqu'au tapis à figu- res sur lequel son pied se pose, qui ne fasse paraître sa taille plus élégante, son visage plus frais, et son joh pied plus petit.
Il eût fallu interroger Anatole lui-même pour savoir tous les détails de cette soirée; il s'en rappelait les plus légers détails : il aurait pu vous dire les moin- dres mouvements d'Anna, et comment sa robe blan- che était faite, et comment elle lui fit un salut comme à un ancien ami, quand il fallut se séparer; il avait encore à l'oreille le son de cette voix sonore et pure,
3*
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quand du haut de l'escalier la jeune fille disait un dernier adieu à son vieil oncle et aux amis de son père, qui retournaient dans leurs foyers.
VI
Voici des paroles pour un air; si elles ne vous conviennent pas, déchirez-les.
J'ai lu en entier vos contes persans.
Quand il la revit pour la seconde fois, il ne retrouva plus qu'une enfant. Elle jouait dans la basse-cour; c'était le matin quand tout se réveille da'ns un châ- teau, quand tout s'agite, quand tout chante: il y a là un moment de joie universelle, une douce odeur de chèvrefeuille, un tranquille aspect de campagne aux- quels on ne résiste pas. Anatole revit sa fiancée avec autant de bonheur que si la veille il l'eût crue perdue
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à jamais. Il ne lui dit pas un mot d'amour ; il lui parla comme à une enfant et elle répondit en en- fant.
« Voyez-vous, lui dit-elle, cet oiseau qui s'élève dans l'air?
— C'est l'alouette matinale qui chante sa chanson d'avant midi, répondit Anatole; entendez-vous ses gazouillements entrecoupés, ses transports éclatants, ses demi-silences? C'est le plus joyeux des oiseaux du ciel.
— Non, reprit-elle, ce n'est pas l'alouette; il fait trop de soleil pour ses faibles yeux. A l'heure qu'il est, l'alouette est tapie dans les blés en fleurs. C'est plutôt le moineau franc qui sort de la grange et qui porte la picorée à ses petits.
— Vous avez bien raison, disait Anatole, c'est plu- tôt le moineau franc.
— J'imagine, reprenait-elle, que c'est un jeune corbeau échappé de son nid : son bec est noir, ses
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plumes sont noires, il est fort, il est vif; voyez'comme mes jolis pigeons se pressent déjà à son aspect. En vérité, c'est un corbeau échappé de son nid.
— C'est vraiment un jeune corbeau, répétait Ana- tole en souriant.
— A présent j'aime mieux que ce soit un oiseau de proie; un bel oiseau aux pattes jaunes, au bec crochu, qui s'élance sur sa proie, qui la presse et la déchire ; qui revient à son aire couvert de sang, qui trouble la nuit de ses cris sinistres ; la terreur des petits lapins qui broutent le serpolet mouillé de la rosée du matin.
— En vérité, c'est un épervier au beau plumage, disait toujours le complaisant jeune homme.
— Ai-je dit un épervier, monsieur? reprenait-elle; non, je n'ai pas dit un épervier. C'est un vautour aux plumes pendantes, à l'œil terne, couleur de cendres, qui se jette sur les cadavres, et qui attend le retour de l'été pour découvrir les vieux débris au fond de l'eau.
— Un vautour, dites-vous, Anna! » et il se près-
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sait auprès de la jeune fille comme s'il avait eu peur.
« Que vous êtes bon de vous épouvanter, repre- nait-elle. Non, non, ce n'est pas un épervier, ce n'est pas un vautour, ce n'est pas un corbeau : il faut aux corbeaux de vastes cathédrales gothiques, dont les flèches se perdent dans les airs. Ce n'est pas un vau- tour; c'est un modeste et simple rossignol, qui fuit le jour, qui cherche à ramasser dans sa course les insectes vagabonds, qui ce soir sera rentré dans le creux d'un chêne et qui charmera le'clair de lune par ses chants doux et plaintifs. »
Anatole était transporté : « Aimable enfant, dis-moi ce que lu veux, tu auras toujours raison ; je dirai tou- jours comme toi, alouette, épervier, vautour, cor- beau, rossignol, que m'importe? Je veux être de ton avis toute ma vie ; désormais je veux penser comme toi ! »
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VII
ïl m'a semblé qu'hier, quoique beau dans son rôle, il est resté au-dessous de ce qu'il était à la première représentation.
11 perd son temps a\ec des douairières et des filles à marier; avec les jeunes, c'est une spéculation hasardeuse/, et avec les douairières, ce n'estpaslapeined'essayer.
Huit jours après, je me trompe, deux jours après Anatole revint encore. Cette fois ce ne fut plus l'en- fant qu'il retrouva, ce fut la jeune et grande fille. Elle n'était plus dans la basse-cour en simple déshabillé du matin, elle était assise dans le salon avec toute la gravité d'une maîtresse de maison. Anatole fut d'a- bord un peu déconcerté : c'était elle et ce n'était plus elle; elle n'avait plus de sourire, son air était dédai-
neux, et l'insouciant abandon de toute sa personne
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faisait un triste contraste avec sa piquante vivacité de la veille. « Qu'avez-vous donc, ma jolie fiancée? » lui dit-il, avec un air plus poli et plus embarrassé qu'il ne s'y était attendu d'abord,
<x Je pensais, reprit-elle d'un ton dégagé, aux dif- férentes positions des hommes et à l'état le plus heu- reux de la vie. »
La question surprit Anatole : il n'avait pas imaginé qu'elle pût la faire, car c'était positivement la même question que lui avaient adressée toutes les autres femmes sur lesquelles il avait jeté les yeux.
Cette fois cependant il voulut y répondre de son mieux ; et comme on fait toujours quand on est em- barrassé, il y répondit par une interrogation.
« Hélas ! dit-il, pour une femme il y a tant de ma- nières de vivre et d'être heureuse, que l'embarras peut être grand -quand elle y songe. Le monde est ainsi fait que, pour une femme, il y a partout du bonheur : du bonheur dans la vanité, du bonheur dans le cré-
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dit, du bonheur dans la renommée. A son mari les longs travaux, les insomnies d'ambition, les avides calculs, les etïorts de patience et de génie ; à elle le repos, le crédit, le respect, le bonheur.
» Aimeriez-vous, Anna, pour votre époux un magis- trat à longue robe noire doublée d'hermine, un homme qui aurait le droit de vie et de mort? Que de pleurs versés à vos pieds! que de misérables à votre porte ! que de mères désolées qui vous tendraient les mains, comme si à vous seule appartenait le droit de faire grâceî Voudriez-vous un magistrat pour votre époux, Anna?
— Oh! oui, disait-elle, je voudrais un magistrat pour mon époux.
— Ou bien, reprenait-il, à la place de cette sombre figure et de ces tristes regards à l'ouverture des as- sises, et de cette vie de barreau monotone et cachée, si vous étiez unie à quelque militaire vif et beau, que les femmes regardent de côté, qui est toujours prêt à
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tirer l'épée pour vous plaire, qui passe devant vos fe- nêtres à la têle de son régiment, et qui vous salue de son épée au son des fanfares guerrières, ne seriez- vous pas plus heureuse, dites-moi, que d'être la femme d'un magistrat?
— Oui, plus heureuse sans doute, reprenait Anna, intéressée au dernier point.
— Encore, madame, ne vous ai-je point parlé d'un grand seigneur ; car à la place d'un futile guerrier, qui, désarmé, ne sait plus rien vous dire, qui pince de la guitare tout le long du jour, qui fume comme un Allemand, et dont la fierté vit d'épargnes; que serait- ce donc si vous vous appeliez madame la comtesse, avec des armoiries sur un champ de gueules et d'azur, soutenues par les griffes de deux lions à la queue re- courbée? Que diriez-vous si la porte de votre hôtel était gardée par un suisse au large baudrier? vous, suivie par un coureur au chapeau surmonté d'une plume verte! et les ministres vous souriant en pas-
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sant dans les petits appartements ! sans compter que vous pourriez dire h votre amie intime avec un air modeste et résen'é : Je vais demain danser à la cour !
— A la cour ! que je voudrais aller à la cour ! re- prenait-elle ; être regardée, être enviée, voir le roi, assister à toutes les fêtes de ce monde à part! Mais hélas! quel courtisan voudrait de moi pour sa femme? »
Et elle dit ces mots avec un accent de regret si pro- fond, qu'Anatole en eut peine; il comprit qu'il avait fait un essai dangereux, et il voulut revenir sur ses pas.
« Quand je dis un grand seigneur, j'ai tort, Anna; un grand seigneur est un être maussade, qui se pousse et s'intrigue, qui soupire et qui pleure, qui rit pour les étrangers et qui s'emporte pour sa femme. Parlez-moi, pour le bonheur, de la vie d'un artiste; d'une vie de poëte qui crée, qui jette la passion à pleines mains autour de lui, qui enflamme, qui saisit
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le parterre. La toile se lève : on joue son œuvre, la foule applaudit et pleure, son nom est demandé par mille bouches : vous entendez, au milieu d'un silence qui frémit, prononcer le nom de votre époux ; vous êtes heureuse de sa gloire, vous êtes fière de son bon- heur; son nom est votre nom, votre immortalité sera la sienne; il est le roi du monde poétique qu'il a dé- couvert, et ce monde esta vos pieds.
— J'aime mieux un grand seigneur, reprenait Anna.
— Mais, poursuivait Anatole déjà fort inquiet, je ne vous ai point parlé de la vie d'un riche proprié- taire, de ces champs qu'il faut ensemencer, de ces travaux qu'il faut conduire, de cette activité de tous les instants, qui donne à la vie entière la durée d'un jour. Ah ! croyez-moi, chère Anna, cette vie de cam- pagne est le bonheur, cette vie est le vrai pouvoir. Là seulement il est permis d'être père, d'élever son fils, de nourrir sa fille, de voir son héritier se battre avec
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les fils de son fermier. Là seulement point de dis- grâces cruelles, point d'ambitions déçues, point de mensonges, point de calomnie, rien des villes, rien de la cour. »
Mais Anna était pensive, elle ne répondait point ; c'en était fait, elle pensait à la cour.
De cet instant Anatole comprit confusément la faute qu'il avait faite. Le malheureux était la victime d'un jeu fatal; lui-même il avait évoqué le fantôme qui détruisait son bonheur à venir. C'est en vain qu'il voulut revenir sur les décevantes images qu'il avait offertes aux yeux d'Anna, qu'il voulut parler de ses propres expériences, de son avenir à lui, de ses vastes projets de jeune homme; si éloquent pour des chi- mères, il ne trouva pas un seul mot pour la réalité.
Il arrivait à Anatole ce qui est arrivé à tous ceux qui ont joué avec le paradoxe.
Le paradoxe est comme la pierre d'un monument funèbre. D'abord son éclat vous séduit; vous la sou-
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levez doucement : c'est un poids si léger, que vous la soulevez encore; un effort de plus et le marbre est à vous.
Mais à l'instant même la pierre retombe de tout son poids; vous voilà enseveli sous le marbre taillé pour un autre, et le passant peut lire, sans se douter que c'est vous qui gisez là :
« Ci-gît très-haut et très-puissant seigneur, » et autres formules, précédées de toutes les armoiries d'une grande maison.
LA CONFESSION
VIII
Cléopâtre me frappe comme le résume de son sexe. Coquette jusqu'au bout, avec l'aspic comme avec Antoine.
Je n'ai vu personne qui ait beaucoup gagné au mariage; tous mes contem- porains qui ont passé sous le joug, sont chauves et mécontents.
Si Anatole eût pu savoir sans interroger personne ce que c'était au juste qu'un homme de cour aujour- d'hui, il se serait fait courtisan pour plaire à sa jeune femme; tant il y a de folie même dans l'amour le plus sensé !
Mais le mot courtisan est un de ces mots presque cabalistiques de la langue qui se sont tellement effa- cés parmi nous, qu'ils ont Ijésoin d'un commontaire;
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et à certaines choses on ne demande pas de commen- ^ taires, on aurait l'air de trop s'y intéresser.
« Quand elle sera ma femme, je lui apprendrai qu'il n'y a plus de courtisans dans le monde, » se disait Anatole, et il se rassurait un peu.
Mais cependant il était triste. Se voir chargé du bonheur d'une femme, savoir que la vanité même de cette femme est encore un bonheur, et n'être qu'un homme de la foule; se mettre tout entier à la merci d'une femme, et savoir qu'une femme ne se livre ja- mais tout entière! Jeter à regret un dernier regard sur cette vie aventureuse du célibat, et savoir qu'on va sortir de ces charmantes tentations de chaque jour, pour retomber dans le cercle monotone et si souvent parodié du mariage!
Mais il n'était plus temps de penser â tout cela.
Après l'annonce d'une bataille perdue, rien ne mar- che aussi vite qu'un mariage commencé : celui d'A- natole était fait, qu'il ne le savait pas encore. A tout
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prendre, on n'avait fait qu'obéir à ses plus chères vo- lontés. Ses parents, ses amis étaient réunis; sa jeune épouse était parée; la fleur virginale de l'oranger se balançait fièrement à son côté; elle avait placé sa main dans la sienne; ils avaient reçu tous les deux, le matin même, la bénédiction nuptiale; encore un ins- tant, le bal joyeux va s'ouvrir, et après tout sera dit. Ici, l'historien de cette singulière aventure, arrivé malgré lui à l'instant fatal de son récit, éprouve le besoin de bien répéter au lecteur qu'il n'invente pas, qu'il n'est pas à la suite d'une fiction, toujours le maî- tre de l'arranger selon la vraisemblance ou d'après les règles du drame. Ceci est un fait au delà des choses qu'on imagine. Aussi bien l'auteur a-t-il pris garde de présenter Anatole simplement et sans aucune phrase épisodique qui puisse expliquer ou justifier l'action qui lui reste à raconter.
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IX
3Iemento. Acheter demain un joujou pour Élisa.
Et qu'à toi seule soit le bonheur et à moi le crime. Pardonne-moi, chère adorée!
Je serai très-simple et j'irai vite : à qnoi bon s'appe- santir sur un fait qu'on ne peut pas expliquer ? Sans doute il existe une cause aux moindres mouvements de l'homme, mais cette cause, qui peut la dire? Et si quelqu'un pouvait la dire, où serait la poésie? Le meilleur romancier est celui qui ne sait rien de la fable qu'il raconte, qui ne comprend rien aux hommes qu'il fait agir, qui sait leurs noms et leurs caractères, et qui rapporte leurs paroles, et qui dit : « Voilà l'homme que j'ai vu; voilà le fait que j'ai appris; à
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présent je suis quitte avec vous, faites de cela ce que vous voudrez, commentez-le à votre usage ; pour ma part, je n'irai pas plus loin. »
Il y a quelque chose de lugubre dans un bal de mariage. Personne n'est à la fête qui se donne, le mari moins qu'un autre; il est déjà si fatigué quand vient le soir !
Ah ! cette foule qui se place entre vous et votre épouse, ces jeunes gens qui la dévorent du regard, ces femmes qui se parlent à l'oreille en vous regardant, ce rôle passif que vous jouez dès le maîfn, cette fa- mille qui n'est pas la vôtre, ces plaisirs qui vous pour- suivent ; et, au lieu d'être toute à vous, votre femme qui dans eet qui se livre à ses plaisirs déjeune fille!... Il y a là de quoi mourir mille fois.
Et puis on pense à yéternité qui va vous envelopper, elle et vous; à ce mot toujours qu'on a pronroncé le matin sans en comprendre le sens; à l'abîme qui sé- pare cette vie de votre vie, celte âme de votre âme.
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On revient alors avec amGrtume sur ses rêves de jeu- nesse, quand on s'emparait d'un monde poétique, quand on était si sûr et si fier d'être libre, si heureux de son âge; on se souvient de tout alors, de ces lon- gues matinées de chasse, de ces longues soirées de travail, et de tant d'années de délicieuse paresse aux- quelles il vous faut renoncer.
Cependant le bal était dans tout son éclat, et depuis longtemps l'orchestre jouait en détonnant les airs les plus saillants deRossini.
Quand un homme est mal à l'aise, il s'en prend à tout ce qui l'entoure. « Quel malheur, se disait Anatole, que d'entendre les airs d'Otello défigurés par ces musiciens de village ! Les barbares ! ils arrangent à la taille de leurs danseuses les fougueux transports d'une passion tout africains ! Ne dirait-on pas, avoir ce délire, que la danse est toute la vie! Hélas! et moi aussi, je suis comme ces airs défigurés de VOtello. Moi aussi je sers de prétexte aux ébats de cette foule ;
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toutes les femmes qui sont ici n'ont vu dans mon mariage qu'une occasion de venir au bal; » et il soupirait amèrement.
Dans ce moment l'orchestre changea de mesure ; un air plus violent commença : c'était une valse. Ana- tole, au milieu de la foule qui se ruait aux accents frénétiques de cette musique, aperçut sa femme, pres- que hors d'elle-même, qui dansait avec un beau jeune homme, et d'abord il ne la reconnut pas.
Mais il eut un pressentiment de son malheur. C'est comme un éclair qui vous frappe à l'âme ; vous n'avez rien vu encore, vous avez tous les droits du doute; cependant vous êtes sûr.
Justement à côté d'Anatole il y avait une vieille femme. Vous en rencontrez beaucoup de cette sorte dans le monde : des femmes âgées qui veulent être jeunes ; leurs épaules sont découvertes, leurs cheveux sont dressés en échafaud ; elles portent des robes de couleurs tranchantes; elles ont du fard et du blanc.
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Celle qui était près d'Anatole sentait le musc ; elle tenait à la main un lorgnon qu'elle appliquait sur son œil gauche; son œil droit était fermé, et sa bouche, ouverte dans tout l'abandon d'une curiosité béante, laissait entrevoir des dents jaunes et inégales ; elle était affreuse ainsi.
« Voilà pourtant comment sera ma femme un jour! » pensa tout bas le malheureux jeune homme.
Au même instant sa femme repassait devant lui dans tout l'entraînement de la valse; à peine ses pieds touchaient la terre, et son corps était légèrement penché sur le bras de son cavalier.
Anatole souffrait horriblement. Cette foule, ce bruit, cette valse où tout se confond! cette vieille femme en jeune costume ! cette fausse musique, et ce faux parfum, et ce faux sexe! le bruit de l'argent que se jettent les joueurs! et lui obligé de remplir le rôle principal dans toutes ces folies ! Il veut fuir ef ne peut pas fuir, car sa femme est là. A présent il n'est plus
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seul, il est avec une autre lui-même qui peut le dés- honorer aussi bien que lui ; à présent c'en est fait de son repos, de son bonheur, de l'eslime publique : il n'est plus seul pour en répondre, il ne peut plus en répondre à personne, il est devenu étranger à lui- même, il n'est plus lui, lui Anatole, homme grave et occupé, peu soucieux de grand monde et de vifs plai- sirs. 0 honte ! le voilà en robe de crêpe et couronné de roses, qui exécute une contredanse vis-à-vis un conseiller d'État ! Le martyre dura jusqu'à cinq heures du matin.
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Nous sommes tous, au fond, des misé- rables.—Ils m'ont rendu fou. (Hamlet.)
Oh!... et... ah!
Je raconte toujours : si ce que je dis est atroce, qu'on s'en prenne à mon récit, et non pas à moi.
On livra donc à Anatole sa jeune épouse. Ordinai- rement, c'est une mère qui se charge de ce devoir, une mère qui pleure, qui verse des larmes aussi chastes que les larmes de sa fille. Alors on comprend que l'intervalle qui sépare l'époux du lit nuptial puisse être rempli : la mère de sa femme est là ; elle pleure, elle parle, elle prie, elle fait des vœux, elle se tait;
is elle es t là qui veille sur tout ce ma/aise et qui,
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pour ainsi dire, le purifie. A la noce d'Anatole, il n'y avait pas de mère : on le laissa brusquement seul avec sa femme. Singulière transition de ce mouvement à ce calme étrange ! de ce bruit à ce lugubre silence ! de celte jeune fille qui valse l'œil en feu et la gorge haletante, avec cette jeune femme qui se tient debout auprès du lit, aussi pâle que les rideaux!
Dieu ! qu'elle était différente alors de ce qu'Anatole l'avait vue d'abord ! Ce n'était plus ce joli enfant si animé et si rose, si riant et si volage; vif et frais et naïf, et d'un si doux regard quand elle disait : Bon- jour ! d'un si tendre soupir quand elle lui disait : Adieu !
C'était une figure blanche et fatiguée, des yeux appesantis, des bras pleins de sueur, une parure en désordre, et tout cela éclairé par la lueur terne et bla- farde du matin qui déjà se montrait à travers les car- reaux.
L'appartement était aussi dans un désordre funeste,
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car on avait livré toute la maison aux danseurs, môme la chambre nuptiale; les meubles étaient épars çà et là, la table d'écarté était encore ouverte, le lit avait été froissé par la foule, et des verres à demi pleins avaient été abandonnés sur les consoles : « Triste retraite! et triste! triste lumière pour un jour de noces ! » pensait Anatole. En même temps il se rappro- chait de sa femme.
Il voulut lui parler; mais, ô terreur! il se trouva qu'il avait oublié son nom de jeune fille, le nom dont il l'avait saluée le premier jour. Il fit de vains efforts pour retrouver ce nom qu'il avait tant aimé, ce nom charmant composé de deux syllabes, que le prêtre • avait murmuré à ses oreilles encore ce matin; il ne put jamais le retrouver. La sentinelle qui perd son mot d'ordre s'expose à être frappée de mort.
De sorte qu'après un pénible instant d'hésitation, et un de ces silences sans passion qui souvent sépa- rent à jamaisdeuxêtresquiallaient s'entendre, Anatole
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fut obligé de dire : Madame, à sa femme, que la veille il appelait : Anna.
Elle répondit par une larme, une seule; après quoi elle se mit au lit en silence. Il se plaça à ses côtés, muet comme elle. Il sentit alors bien clairement qu'il était perdu dans l'esprit de sa femme.
Cela se fit en moins de temps que je n'en mets à le dire.
La position était cruelle; elle était modestement couchée comme dans le lit de sa petite chambre verte à côté de son père; elle était là sans désir, sans peur, et elle s'arrangeait pour dormir : tout était dit entre elle et lui.
Il le comprit; mais il comprit aussi quel triste avenir lui était réservé. Il vit d'un coup d'œil la ja- lousie, la haine, le déshonneur; il se figura lui, jeune homme, occupé à veiller sur sa femme pendant le jour, et la nuit couché là, sans dormir; des nuits sans amour et sans sommeil, et des jours sans repos I
LA CONFESSION 'ï<
<i Jusqu'à ce qu'elle meure elle et moi ! » En même temps il reveuait pour la troisième fois à regretter sa vie passée. Cette femme qui dormait là d'un sommeil indifférent, c'était la sienne, elle était liée à lui pour toujours ; ou plutôt il était à elle, à elle tout son bonheur. « Plus de bonheur pour toi, pauvre Anatole ! »
Et il résolut violemment de prendre un violent parti ; restait seulement à savoir quel parti.
Mais avant tout, il voulut comprendre tout ce qu'il avait perdu ; il voulut au moins serrer dans ses bras cette femme qui ne pouvait l'aimer : « Qu'elle soit à moi une fois! une seule! que je sente ses lèvres sur les miennes ! suis-je le seul qui n'ait pas de droits? » Alors il s'approcha d'elle; il la trouva bien loin de lui, qui s'était pressée contre l'alcôve : il souleva sa tôte, il voulut faire battre son cœur; tout dormait, la tête et le cœur. Pauvre Anatole !
Cependant il la tenait embrassée, étroitement em-
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brassée; il y avait du désespoir dans ces étreintes, de la rage dans cet amour isolé. Il était seul, en effet, seul en proie au plus violent désespoir; il cherchait un nom qu'il ne pouvait prononcer, un nom qui de- vait la tirer de son sommeil, ce nom qu'il avait perdu.
« Anna! dit-il enfin, entendez-moi, Anna! c'est moi, Anna ! » et en même temps ses deux mains robustes entouraient le cou de la malheureuse fille, avec la fureur d'un homme qui se noie et qui s'attache à un roseau.
Quand il détacha ses mains, la pauvre Anna poussa un grand cri, un cri de malaise et de mort : c'est ainsi qu'elle répondit à l'appel de son époux.
A ce cri la, maison s'ébranle; le charivari marital a commencé; les paysans font des décharges de mous- queterie. A leur sens, ce cri était le signal de fêtes nouvelles, le signal attendudel'amour heureux, le gage certain de la défaite d'Anna, le premier cri que pousse une femme avant d'être mère Ainsi pensaient
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l'oncle d'Anna, et son vieux père et tous les amis de la maison.
Mais son oncle et son vieux père ne trouvèrent plus qu'un cadavre, et sur ce cadavre Anatole évanoui ; et le joyeux charivari s'entendait dans le village, que toute la maison prenait le deuil.
Et les cierges qui avaient éclairé le mariage d'Anna fumaient encore, lorsqu'il fallut les rallumer pour les placer sur son cercueil.
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XI
Il a jeté sa bourse à un ver luisant qu'il a pris pour un voleur.
Je ne puis attribuer sa frayeur qu'à une paire de pistolets tout neufs dont il était armé.
La plus fatigante et la plus incurable maladie de l'homme, c'est le remords; la goutte n'a que le second rang.
Le remords attache un ennemi à chacune de vos artères ; il crispe vos nerfs de son haleine ; il arrête le sang qui circule; il précipite les battements du cœur; il jette le froid dans tous vos membres ; il couvre votre front de sueur; il s'assied à table à votre place, et vous tournez en vain autour des convives pour avoir part au festin. La nuit, quand parfois vous dormez, il
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se pose d'aplomb sur votre poitrine ; puis il se penche à vos oreilles; puis il vous parle tout bas; puis sa voix augmente, puis elle éclate comme un tonnerre, jus- qu'à ce que vous vous réveilliez seul dans la nuit. C'est un épouvantable mal!
Aux autres maladies du corps humain il est des remèdes qui guérissent et des remèdes qui soulagent : les sucs bienfaisants des plantes de l'été; le lait nour- ricier au printemps ; les eaux chaudes des Alpes ; les bains en pleine mer; le doux ciel de l'Italie; le beau climat de Provence; la paix et le calme, et les fleurs, et les joies du festin. Qu'il est doux d'être malade à ce prix-là !
Ou bien sur votre lit de malade se penche avec fer- veur une sœur de charité; un coup de ciseau retran- che de votre corps le membre malade, et vous jouissez de votre convalescence aussi bien que si votre corps existait tout entier. Il n'est pas jusqu'aux transports de la folie qui n'aient
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leur charme. Êtrepoëte et créer; se passionner chaque jour jusqu'au rire ou jusqu'aux larmes; être roi ou homme de génie, ou traîner une vie de héros à travers toutes sortes de misères. C'est encore la manière la plus économique et la plus sûre d'être poète aujour- d'hui.
Mais le remords ! le remords est implacable ; il prend toutes les formes, il usurpe toutes les places. Vous fermez votre porte à triple serrure, en lui laissant toutefois une ouverture pour entrer. Le remords dé- daigne cette étroite voie : il frappe en maître à votre porte, vous êtes forcé d'ouvrir; et quand la porte est ouverte, il prend sa place au foyer domestique. Si vous avez un enfant, il le tient sur ses genoux. C'est votre hôte, donnez-lui la meilleure place dans votre cœur. Le remords est la seule des émotions de l'homme que le temps n'ait pas dénaturée; le remords durera autant que l'homme ; il peut se faire que l'amour ou l'ambition passent avant lui.
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Quand Anatole ouvrit les yeux, la première chose qu'il aperçut, ce fut le remords ; il était vêtu d'un linceul et il tenait son cou à deux mains.
A présent fuis ou demeure, ferme les yeux ou veille, chante ou pleure, tu auras beau faire, le remords sera toujours là.
XII
Nonpede claudo.
Je brûle, voilà tout.
La douleur est muette. Elle suit à pas lents un cercueil; elle s'agenouille sur un drap mortuaire; elle fixe d'un œil hagard les cérémonies funèbres; elle s'arrête immobile au bord delà fosse en tr' ouverte, heureuse quand elle est seule et qu'elle peut pleurer.
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C'est là tout ce qu'elle peut : n'exigez rien de plus.
Pendant que ses compagnes ensevelissaient Anna, elles furent troublées dans ce pieux devoir par un inconnu de haute taille et d'un visage redoutable. Il s'arrêta longtemps devant ce corps inanimé; il s'abaissa vers cette tête penchée, vers ce cou bleuâtre comme si la mort l'eût touché depuis longtemps; on eût dit un homme de justice qui venait constater une mort violente.
« Hélas ! monsieur, disait la vieille nourrice, l'apo- plexie a passé par là ; elle a noirci le cou de ma pauvre enfant, elle a rempli ses yeux de sang, elle a ouvert sa bouche si fort, que je ne puis plus la fermer. Ma douce Anna est morte comme sa mère, d'un coup de sang. »
L'inconnu ne répondit rien, mais il sortit en jetant un regard de triste présage sur Anatole qui reprenait ses sens; il était déjà sur le seuil de la porte, lorsque tout à coup il se rapprocha de lui.
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« Monsieur, » lui dit-il, et il était debout devant lui, haut de six pieds, « monsieur, regardez-moi en face, regardez ce front et sur mon front ces rides qui se croisent : songez à me reconnaître quand vous me reverrez ; car sur mon âme et la vôtre, monsieur, nous nous retrouverons ! »
XIII
L'âme de l'homme n'est qu'une partie de sa fortune.
Peut-être aussi faut-il faire la part de ces habitudes étranges et détachées que j'ai prises en devenant mon maître jeune.
Anatole ne versa pas une larme ; il ne prononça pas une parole pour expliquer cet étrange événement. Il prit le deuil parce qu'il ne trouva que des habits
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noirs sous sa main, et il rentra dans la société, cité par tous comme le plus malheureux des hommes et le plus digne des époux.
Déjà même on s'agitait sourdement pour lui rendre une femme à la place de celle qu'il avait perdue ; seu- lement, on attendait le terme de rigueur.
Ce n'était pas à quoi songeait Anatole : son avenir était détruit, pour lui le monde était désert; il était seul désormais; mais de cet avenir, de ce monde, de cette foule il ne voulait plus rien ; il donnait tout pour une heure de repos, seulement une heure, et il était content.
Le repos le fuyait toujours. C'est pourtant si peu de chose dans le cœur que le remords ! un poids qui tient si peu de place! un mouvement si fugitif! Il le sentait, eiil en était accablé.
Plus il étudiait son âme, et plus il se perdait dans ce triste dédale. Quels rapports entre ce moment passé et l'heure présente ? Quelle est la chaîne indes-
LA CONFESSION S\
tructible qui réunit ces deux époques ? qui empoisonne l'une par l'autre? qui met la veille à la place du som- meil? Et si celte chaîne existe, comment la rompre ? Peut-on la rompre?
Il interrogeait toutes les opinions ; il passait en revue tous les systèmes ; il s'arrêtait avidement sur toutes les erreurs. « Vaines sensations I » se disait-il avec un sourire forcé; mais la sensation devenait alors si cruelle, que son corps reculait d'effroi. Et il était forcé de se rassurer un peu par ces terribles paroles : « C'est une maladie de l'âme, voilà tout. »
Puis il arrangeait ses douleurs dételle sorte, qu'il devenait à ses propres yeux une espèce de héros digne d'éloge, qui se sacrifiait à des chimères ; un homme à part qui s'épouvantait à plaisir; il se faisait honte de ses terreurs, et il prenait une résolution forte. « Cette nuit, je veux dormir. » Et il tirait ses rideaux pour écarter les fantômes de son lit.
Mais la nuit venue, et malgré sa résolution, il ne
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pouvait dormir ; il se jetait sur le flanc des heures entières; il fermait les yeux de toutes ses forces; vain espoir 1 Plus de sommeil, plus de doux sommeil ; plus de rêve endormi; plus de molle langueur qui vous saisit le soir d'une douce chaleur, qui assouplit vos membres sur le mol édredon ; qui calme votre cœur et vos artères; qui glisse légèrement sous votre chevelure; bienfaisante vapeur qui ranime la pensée et qui s'enfuit doucement le matin, aux premiers rayons du jour.
Ou bien, après ces longues insomnies, il tentait de reprendre ses études, de se perdre de nouveau dans les riants détours de l'antiquité ; de revenir aux chefs- d'œuvre si chers à sa jeunesse, aux poètes qui avaient fait sa vie. Mais, hélas ! la poésie n'avait plus de cou- leur, l'héroïsme n'avait plus de formes, la fiction n'arrivait plus à son âme comme une réalité. Tout cela n'é*ait plus qu'un jeu frivole, un vain son perdu dans les airs, et il rejetait avec dédain ses poètes favoris.
LA CONFESSION 80^
Il en était de même pour l'histoire. L'histoire de Tacite, celle de Juvénal lui paraissaient pâles à pré- sent. Il l'écoutail comme un conte de vieille femme; il ne reconnaissait plus ni Néron, ni Tibère; il ne fré- missait plus ; au plus fort de sa lecture il tombait dans un rêve sans fin, lisant toujours.
Un soir que le livre lui était tombé des mains et qu'il était plongé dans cet état d'immobile stupeur qu'il préférait encore à tous les autres, son regard s'ar- rêta par hasard sur une longue figure immobile et pâle qui semblait le regarder fixement. C'était une image effrayante à voir: les joues vides et amaigries, les che- veux hérissés, deslèvres pendantes, un horrible aspect: « Quel crime a donc commis ce malheureux? » pen- sait Anatole. « Es-tu mort, es-tu vivant? s'écriait-il tout bas. En vérité, ilestencore plus à plaindre que moi! »
Il fut atterré quand il découvrit que cette horrible figure était la sienne que reflétait la glace de l'appar- tement.
84 LA CONFESSION
Il détourna la tête, et il aperçut sur la muraille opposée une tête de jeune homme, calme et sereine, dans l'attitude du recueillement et du bonheur.
Hélas! c'était encore lui.
Mêjne ce soir-là il n'eut pas une larme.
XIV
Pends-toi, philosophie !... je n'avais jamais craché à la face de l'espèce humaine. Hamlet.
0 insensé! j'en perdrai la raison!
A la fin il comprit ce qu'il savait dès le principe : il comprit qu'il n'y avait pas de remède là oii il l'avait cherché; que la philosophie était une science de luxe à l'usage des gens heureux, et qui ne pouvait rien
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pour le malheur. Il laissa ses livres comme une fa- tigue, et il s'abandonna à d'autres pensées. Quand il n'y a plus de croyance dans le monde, il y en a encore pour le désespoir.
Il songea d'abord à se livrer à la justice des hommes, à satisfaire à la loi qu'il avait violée, à se faire dire par ses semblables : « Tu es un meurtrier. » 11 voulut courir au devant de la peine ; l'interrogatoire et des fers, et les lentes agonies du dernier jour! Mais aussi la peine infligée à sa famille, la honte pour son père, l'infamie sur sa jeune sœur ; une infâme injustice pour expier un meurtre : il ne put pas s'y résoudre absolu- ment.
Ce n'est pas que la peine ne lui fît envie. Il enviait la vie des bagnes, le supplice des forçats à la chaîne, leurs longues tortures qui effacent les maux de l'âme, leurs fatigues suivies de sommeil; il enviait jusqu'à la flétrissure éternelle qui leur ôtait tout désir de ren- trer dans le monde. Il regardait un forçat comme un
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plus honnête homme que lui, et il se découvrait quand la chaîne passait.
A plus forte raison le dernier supplice. Aux jours d'exécution il était des premiers à la place de Grève, et il se disait (c'étaient ses seuls instants de calme) : « Que ne suis-je comme ce misérable, si lentement traîné, regardé par la foule qui l'applaudit et qui le plaint? Au moins il paye sa dette, il est quitte avec la justice des hommes; au prix de sa vie il reprend le rang qu'il a perdu ; il ne vit pas au prix d'un men- songe; il est là homme libre répondant de son crime corps pour corps. Moi seul je suis un lâche et un menteur. »
Ainsi pensait-il, et les femmes qui étaient à ses côtés le regardaient et se le montraient du regard en frémissant, et elles semblaient se dire : «Voilà un ami du criminel qui passe; nous verrons peut-être aussi celui-là passer à son tour. »
LA CONFESSION
XV
A l'âge où il n'y a pas d'isolement. Où l'on dit sans rougir : Credo.
Cette idée d'échafaud et de Grève ne lui était pour- tant venue que bien tard; il avait imaginé d'abord des consolations moins poignantes, mais qui, dans l'état de doute où il se trouvait, lui semblaient moins naturelles. Cela fit qu'à force de douleurs, il s'aban- donna à des pensées qui n'étaient plus de la terre. Ce fut d'abord une vague et confuse idée religieuse, un vain caprice; puis bientôt ce fut un besoin, et mal- gré lui il en vint à se laisser entraîner à ce dernier espoir de calme et de repos qui s'élevait pour lui derrière l'autel.
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D'abord il se rappela les croyances de ses premières années, sa foi vive et pure, et sa joie enfantine quand aux premiers sons argentins delà cloche il s'achemi- nait le dimanche vers l'église de son village, tout fier de donner le bras à sa grand'mère. Ce jour-là, tout avait un air de fête et de calme, toutes les femmes étaient en belle robe ; tous les hommes étaient en habit neuf; les boutiques de barbier seules étaient ouvertes et laissaient voir des physionomies riantes et rajeunies. Pour aller à l'église, il fallait traverser le cimetière, un petit champ parsemé de pavots el de croix de bois; il fallait se faire jour à travers la foule pour atteindre une place choisie dans le chœur; et dans le chœur il s'agenouillait à côté de sa grand'mère et il priait tout bas avec elle; puis, quand on enton- nait les chants religieux, il priait tout haut, il chantait comme les autres; mais il chantait avec les femmes, et sa voix d'enfant se mariait très-bien avec ces voix de femme ; puis arrivait le pasteur précédé du suisse
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à l'innocente hallebarde; puis le dernier adieu du prêtre; après quoi toute lafoulese dissipait en silence; et sortie dq cimetière, c'étaient des cris joyeux; chaque habitant se tenait sur sa porte avec un regard de bien- veillance et un salut cordial; puis le vieux sacristain, au commencement du repas, ofifrait de l'eau bénite aux convives; et le soir commençaient les danses du ha- meau. Il se rappelait la moindre histoire de ces temps de féerie, vous pensez avec quels regrets !
11 se rappelait, entre autres choses, qu'il avait à peine huit ans quand il fut le parrain de sa jeune sœur. Une de ses cousines était la marraine, jolie brune de dix-huit ans, qui lui donna le bras jusqu'au presby- tère, et qu'il conduisit fièrement aux fonts baptismaux. Oh ! comme alors son cœur vint à battre quand le bon curé de son village, avec toute la majesté de sa belle figure et revêtu des habits dans lesquels il rece- rait son évoque, lui demanda avec toute gravité son nom d'enfant et son nom d'homme ! quand il exigea
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sa profession de foi! quand il le fit renoncer à Satan et à ses œuvres ! Qu'il était heureux de répondre ainsi de sa sœur devant les autels! qu'il eut un moment indicible de noble orgueil quand on lui présenta les registres à signer, et que pour la première fois il fit un usage sérieux de sa signature! C'étaient là d'amers souvenirs.
Justement, au milieu de ces souvenirs, il fut inter- rompu par sa sœur. « Voyez, mon frère, la jolie robe, et quel frais chapeau , et quelle écharpe brillante co rame l'arc-en-ciel ! Pour vous plaire, j'ai m is le collier à grains noirs que vous m'avez donné pour ma fête. Regardez, mon frère, et quels petits souliers, et quels jolis gants, et quel beau soleil de mai! Me laisserez-vous donc languir toute seule à l'hôtel? ne metlrez-vous pas votre habit et votre ruban pour m'accompagner et me donner le bras? La promenade est si belle! les aman- diers laissent tomber les fleurs; l'air est doux, tout Paris est à la promenade à présent. Venez, mon frère.
LA CONFESSION 9^
je veux qu'on nous voie ensemble et qu'on vous porte envie, et que tous les hommes disent : « Qu'il est heureux! »
« C'est pourtant moi, se disait Anatole, qui pour elle ai renoncé au monde et à ses vanités ! »
XVI
J'ai été chez Wealhe le dentiste, faire visiter ma bouche, il prétend que je grince des dents en dormant et que je les ébrèche.
Tout le monde me connaît. Je suis dif- forme.
Qui pourrait raconter le sommeil d'Anatole et faire l'histoire de ses songes, arriverait à une horrible his- toire : une douleur cachée et nerveuse, une douleur
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sans larmes, et pour comble, une obslinalion inexo- rable à se rappeler cette première nuit des noces, si fort, qu'il sentait encore sous ses deux mains l'em- preinte chaude et jeune de ce cou de femme; il entendait ce râle de mort; il voyait encore le funèbre cortège suivi de tant de pleurs.
C'était toujours le même spectacle, toujours la même horreur, toujours, toujours le même fantôme sous la même lumière terne et triste; une lumière qui n'est pas du ciel, qui sort de la terre, qui n'a ni mou- vement, ni vie, ni chaleur : comme le soleil un jour d'orage en hiver.
Toujours devant ses yeux immobile et pâle. Pauvre enfant, qu'il avait vue si joyeuse et si vive, et qui lui tendait la main avec l'affection d'une sœur! pauvre enfant, qui faisait vivre de sa vie son vieux père et son vieil oncle! qui rendait à ces deux vieillesses égales une égale chaleur ! aimable fille, dont la voix animait toute cette vaste maison 1 dont la course
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rapide vivifiait ces longues ailées ! « Tout cela est mort avec elle ; et encore de quelle mort ! une fin lan- guissante, des larmes taries, un long deuil, tout cela est mort, parce qu'il a plu à toi, misérable, de t'em- porter contre le destin que tu avais choisi.
« Qu'avait-elle donc fait pour être ainsi troublée ? Pourquoi, pourquoi flétrir ainsi celte douce.existence ? Elle t'avait souri dès l'abord; elle t'avait aimé autant qu'une femme peut aimer, moins que le bal; elle s'était livrée à toi dans toute la confiance de son cœur; tu avais juré de la protéger, et c'est par toi seul qu'elle meurt. »
Le malheureux eût donné sa vie pour avoir seule- ment Yago à ses côtés. Yago, avec sa légère calomnie, ses mots entrecoupés, son froid sourire; Yago pour l'accuser et le punir : mais pas d'Yago,' pas de gage d'amour oublié, rien que son crime.
Il se tordait les mains, il dévorait sa couche ; il poussait de sourds rugissements. A force de s'agiter,
M LA CONFESSION
il retrouva à sa main l'anneau d'or que lui avait donné sa femme, une alliance dans laquelle étaient gravés leurs deux noms avec une date : ce nom qu'il avait oublié une fois, cette date qu'il nepouvait oublier un instant !
Ce n'était que lorsqu'il avait épuisé toutes ces dou- leurs, lorsqu'il était revenu pas à paset lentement sur cet affreux passé, quand il avait vidé la coupe jusqu'à lalio, qu'il pouvait reposerunpen. A vrai dire, c'était un triste sommeil, entrecoupé de clameurs et de sur- sauts; trop heureux encore quand cette espèce de repos s'emparait de ses sens.
Une nuit, il venait à peine de s'assoupir quand il fut réveillé par des cris de joie et des lueurs inaccou- tumées dans les rues, et tous les détails d'une fête. Debout sur sOn lit il resta attéré ; il croyait entendre des fanfares, des cris de joie, le nom d'Anna prononcé dans la foule; il se crut perdu : « Grâce! grâce! criait-il; faites-moi grâce de ces cris de fête, je ne
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suis plus à mon jour de noces! grâce, par pitié! grâce ! »
Celait une nuit]cle fête publique, étincelante de feux inaccoutumés et remplie de bruyantes clameurs ; la foulejoyeuse passait sous les fenêtres d'Anatole, sans se douter qu'il existe des douleurs qu'on ne doit pas réveiller.
Il resta plus d'une heure dans celte horrible per- plexité; il ne se rassura quelque peu qu'en por- tant ses regards sur un Christ d'ivoire que lui avait donné sa mère. C'était une assez grande image de la Passion échappée au ciseau de quelque artiste italien ; la figure du Christ était belle, couronnée d'épines et penchée comme la tête d'un Dieu, mais d'un Dieu qui va mourir.
A la fin Anatole se sentit assez malheureux pour n'avoir plus de honte. Depuis longtemps il voulait en finir avec le doute, il voulait se repentir comme se repent un chrétien. Il sortit donc de son lit et, s'envelop-
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pant dans sa robe de Duit, il traversa à tâtons ses vastes appartements, son salon si froid, sa bibliothèque silen- cieuse ; il entra dans la chambre de son fidèle domes- tique qu'il avait relégué bien loin pour n'avoir pas de témoin de ses douleurs. Le pauvre garçon était plongé dans un profond et bruyant somnieil; sa tête était nue, ses cheveux roux et longs retombaient sur ses grosses joues. « Pardon si je te réveille, George, lui dit Ana- tole, mais il faut rendre un grand service à ton maître. Lève-toi donc en toute hâte et court chez M. l'abbé Paul. Va, cours. S'il dort, réveille-le; s'il te dit qu'il viendra dans la journée, prie-le de venir à l'instant même; s'il te demande qui l'appelle, dis-lui que c'est moi qui l'appelle; et s'il ne veut pas venir pour moi si matin, parle-lui de quelque pauvre du voisinage qui se meurt et qui l'appelle. Qu'il vienne, qu'il vienne à tout prix ! »
Anatole n'avait pas fini, que le bon George était de- bout. L'honnête garçon était à peine éveillé, et tout ce
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qu'il avait entendu lui était arrivé comme à travers un nuage ; cependant il savait déjà tout ce qu'il avait à faire : rien n'est intelligent comme l'instinct qui sait aimer.
XVII
Mais au demeurant je vous prie de ne point parler de ces choses selon les termes de ces bonnes gens du temps passé qui bien souvent n'ont fait que rêver.
la Fortune de la cour.
Anatole avait vu l'abbé Paul dans le monde, et du jour où il l'avait vu, il l'avait aimé. Toute la personne de l'abbé commandait la confiance : grave sans être austère, lettré sans être pédant, poli sans fadeur, il avait toujours à la bouche de bonnes et savantes paro- les, toujours de la charité dans le cœur. On racontait
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beaucoup d'histoires à propos de l'abbé Paul : une jeunesse orageuse et violente, de vives et intrépides passions, une âme de feu. Ce qui était vrai, c'est qu'avant de se faire homme d'église, il avait été homme de guerre, au plus fort de nos guerres de la République et de l'Empire; de sorte qu'il s'était faitchrétien par amour du repos, et prêtre par philosophie. Ainsi avait-il accompli les premières lois du sacerdoce : beaucoup voir, beaucoup souffrir, beaucoup savoir, et enfin beaucoup prier.
Anatole eut un cruel moment d'hésitation après le départ de George; tantôt il eût voulu le rappeler : il s'accusait de faiblesse, il se figurait en pénitent devant ce prêtre dont il avait été presque le compagnon ; tan- tôt il se rappelait tout ce qu'on disait des vertus de l'abbé et de son inépuisable bienveillance ; puis il son- geait à tous les maux qu'il avait à souffrir, aux remords qui le déchiraient : « Qu'il vienne ! s'écriait-il, qu'il vienne ! » et il accusait George de lenteur.
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Puis il craignait que malgré lui l'abbé Paul ne le prît en pitié en le voyant si faible. Se confesser, lui homme du xix® siècle ! dire à un prêtre qu'il a péché! accepter sa punition avec ferveur! Il avait bien vu dans ses courses vagabondes de pauvres femmes, agenouillées sur la pierreautour du tribunal de pénitence, attendre, les mains jointes, que leur tour fût venu ; il avait souvent remarqué leur joie subite et leur marche légère en sortant de l'église; mais jamais il n'avait songé qu'il pût en venir, lui, à demander à ces malheureuses femmes une place à leur côté ; jamais il ne s'était imaginé qu'il irait, lui, se placera cette grille de bois qui sépare le pénitent du confesseur; et pourtant quelle différence entre lui et ces bonnes femmes, entre son crime et ce qu'elles vont dire là 1
Sa nourrice, par exemple, si bonne et si douce, et si patiente ; celte femme qui a mis au monde sept enfants dont cinq ont été tués sur le champ de bataille, qui à présent encore travaille seulepour soutenir son vieux
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mari. « Cette bonne Marie qui a travaillé toute sa vie comme pas une bête de somme ne travaille, qui n'a jamais refusé d'ouvrir sa porte à l'homme pressé de la faim, qu'a-t-elle fait, Marie, pour venir me disputer à moi une place où c'est elle qui sera étonnée de me rencontrer ?
» Que peut-elle avoir à dire à son juge? quel crime a-t-elle commis ? quel crime, quelle faute, quelles ter- reurs ? Et si elle a raison de venir au confessionnal, si elle trouve quelque bien à s'y rendre, pourquoi donc y viendrais-je moi, moi , malheureux! qui lui ressemble si peu?»
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X^III
N'es-tu donc qu'un moine pleureur? C'était une machine à imagination.
Comme il se parlait ainsi à lui-même, entra l'abbé Paul. Soit que George l'eût réveillé de trop bonne heure, soit que cet appel inusité l'eût frappé de sur- prise, il avait l'air aussi embarrassé que son pénitent. Cependant sa figure était calme, et en le voyant Ana- tole fut rassuré; il sentit qu'il n'était plus seul, qu'il retrouvait mieux qu'un ami, qu'il allait parler enfin de tant de douleurs. « Qu'avez-vous, lui dit l'abbé, et comment suis-je assez heureux pour que vous ayez besoin de moi, et que puis-je faire pour vous? Parlez, monsieur, usez de moi, je suis tout à vous. » Et son
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regard, ordinairemenl doux et calme, devenait vif et passionné.
« Hélas! iv'prit Anatole, j'ai tant de choses à vous dire, que je ne sais par où coiamencer. Voilà long- temps que je suis un homme perdu de chagrins. J'ai tout épuisé pour revenir à la raison ; j'ai tout fait pour avoir un instant de repos; je suis aujourd'hui plus à plaindre que jamais. Cette nuit, si vous saviez combien j'ai souffert! je me suis imaginé qu'en vous voyant je serais soulagé. Pardonnez-moi, je vous prie, une si triste in discrétion; pardonnez-moi commeon pardonne à un malade frappé de mort. »
L'abbé Paul était muet. Était-ce bien ce même jeune homme qu'il avait vu dans le monde, si aimé, si estimé, si honoré, jeune homme de si bel avenir? Anatole le comprit.
« Oui, c'est moi, c'est moi-même, reprit-il triste- ment; cette figure pâle et maigre, c'est moi; cette raison perdue, c'est moi; ce désespoir sans trêve,
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c'est moi; cet homme qui vous appelle dans la ouit, qui veut vous voir, oui, mon père, qui veut vous voir, vous parler, vous demander le pardon du ciel; cet homme qui veut se confesser à vous, à vous, mon père, c'est moi, c'est ce même Anatole que vous avez vu si fier de sa science, si fier de son esprit. Cet homme qui s'était fait une religion à lui tout seul, le voilà de la religion du dernier lazzarone, qui se repent d'avoir manqué à la messe. Me voilà ; à présent, écoutez ce que je vais vous révéler.
— Vous à mes pieds! » s'écriait enfin l'abbé Paul, et sa voix tremblait, et ses genoux pliaient sous lui; « vous me traitant comme un prêtre! vous déposant dans mon sein le secret de votre vie ! Arrêtez, mon- sieur, arrêtez ; savez-vous si je suis digne de votre confiance? savez-vous si je puis recevoir votre secret? Au nom du ciel, écoutez-moi ; apprenez qui je suis, calmez-vous!
— Je suis calme, reprit Anatole, beaucoup plus
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calme que je ne l'ai jamais été depuis long-temps. Je l'ai résolu; je veux avant tout me confesser à vous d'un grand crime, pour qu'il en arrive ce que voudra notre religion, car je suis chrétien comme vous, et j'ai droit à toutes vos prières, si je n'ai pas droit à vos bénédictions.
— Anatole, répondit l'abbé, je voudrais savoir si vous parlez à l'homme ou si vous parlez au prêtre. L'homme est peut-être digne de votre confiance; en ce cas, je puis vous offrir tous les secours d'un honnête homme à son semblable, toutes les consolations d'un chrétien à un chrétien. Pour vous j'ai les conseils d'un ami ; pour vous j'ai ma fortune, j'ai mon sang s'il le faut. »
Anatole l'interrompit : « Je ne veux pas d'ami, je veux un confesseur. Ce n'est pas vous, monsieur, que j'ai fait appeler, c'est le prêtre, le prêtre seul, avec son pouvoir de délier dans les cieux ce qu'il aura délié sur la terre; le prêtre avec le pardon d'en haut. Je
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veux la bénédiction d'un prêtre, les paroles d'un prê- Ire, la pénitence d'un prêtre : car mon crime est grand, et il faut un grand pouvoir pour me le pardonner. »
A ces mots, l'abbé Paul demeura confondu.
«Vous me voyez aussi malheureux que vous, mon- sieur, reprit-il après un instant de silence ; mais ce que vous me demandez m'est impossible : depuis deux ans que je suis dans les ordres, vous êtes le premier qui ayez imploré sérieusement mon ministère. Par- donnez-moi, moi qui n'ai jamais eu peur, votre con- fession m'épouvante; je tremble d'avoir à porter un fardeau trop pesant. De quel droit, moi qui vous parle, irai-je pénétrer le secret de votre vie, sans savoir aucune des formules du sacrement que vous me demandez, sans savoir comment je puis faire dés- cendre l'absolution sur votre tête ! Encore une fois, je ne suis rien qu'un honnête homme, rien de plus qu'un ami ; je puis pleurer avec vous, prier avec vous, mais vous imposer les mains, devenir votre juge,
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prononcer votre arrêt dans ce monde et dans l'autre, décider de votre repos et de voire foi, non, non, mon Dieu ! non, la tâche est trop au-dessus de ma conscience et de mes forces. Non, je ne suis pas investi d'un caractère assez sacré pour oser soutenir face à face l'aveu terrible que vous voulez me faire; je ne suis pas un prêtre pour vous ; sur mon âme, monsieur, je n'en ai pas le droit!
— Voilà ce que j'avais pensé d'abord, dit Anatole avec un rire amer; j'imaginais bien que votre robe noire était une tromperie, et que tous les remèdes contre les remords que promet le christianisme n'exis- tent pas, et ne sont qu'un vain mensonge. Je vous sais gré, monsieur l'abbé, de n'avoir pas voulu me mentir à moi.
— En ce cas, vous pouvez m'en croire, dit l'abbé, ce ne sont point là de vains remèdes ; moi-même ils m'ont guéri de ma vie de soldat; mais plus la plaie est profonde, plus il faut que le médecin soit habile.
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Je ne me crois pas assez fort pour vous guérir; je suis encore trop un homme, le même homme que j'étais autrefois, pour n'être qu'un prêtre. Vous voulez tin prêtre, jeune homme : cherchez-le. Aujourd'hui les prêtres sont rares : il en est qui naissent prêtres ; mais on ne peut plus en faire. Cherchez un prêtre, conQez- lui le crime qui vous pèse : qu'il soit assez éloquent pour vous arracher des larmes, que dans son discours, dans ses gestes, dans sa prière il n'y ail rien de la terre. A un pareil homme il faut un cœur de fer, une main de fer qui pèse sur vous, une inflexible voix qui vous écrase. Vous parlez d'une confession, monsieur; ah! croyez-moi, de tous les actes de notre vie, faire une confession ou la recevoir est le plus difficile : il faut être moins qu'un homme et plus qu'un homme. Attendez encore : peut-être n'avez-vous pas assez souffert pour être assez patient; attendez, vous trou- verez un confesseur quand le moment sera venu. — J'attendrai donc, j'attendrai s'il se peut encore,
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reprenait Anatole au désespoir; j'attendrai tant que le ciel le voudra; mais que je n'attende pas longtemps, mon père, j'aime mieux mourir,
— Et cependant, cher Anatole, permettez que nous ne soyons pas étrangers l'un à l'autre, permettez-moi de venir vous arracher quelquefois à votre solitude, de venir vous parlez en ami.
— Non, non, s'écriait Anatole, non, ne venez pas me voir : le criminel n'a plus d'amis; la présence d'un homme me tue. Plus d'hommes, plus d'amis pour moi à présent ; je ne veux plus voir qu'un prêtre, je ne veux que parler à un prêtre. Vous n'êtes pas prêtre : partez, éloignez-vous, laissez-moi tant que vous ne serez qu'un homme ; si vous êtes prêtre, venez à moi et je tombe à vos pieds. »
La scène était trop violente pour les sens épuisés de ce malheureux. L'abbé Paul appela son fidèle George, et il sortit le cœur plein de larmes et de regrets.
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Il venait de comprendre, en effet, combien peu il était à la hauteur de son sacerdoce et de ses pénibles devoirs.
XIX
Il y a un point sur lequel l'auteur se trompe, je ne suis point athée.
Je crois, c'est-à-dire, je doute; aujour- d'hui c'est la croyance.
Le premier refus d'un prélre enhardit Anatole; cette idée de confession, qui d'abord avait été vague et indécise, prit une forme plus arrêtée. « Il faudra bien que dans tout ce clergé catholique un homme se rencontre assez fort pour m'entendre et pour m'ab- soudre ; » et il espérait encore, premier bienfait de
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cette idée religieuse qui lui avait semblé si étraage d'abord.
En d'autres temps, et avant que son repos s'y trouvât intéressé, c'eût été un vif sujet de curiosité pour ce malheureux jeune homme d'étudier, dans ce qu'il a de plus intime et de plus caché, le mécanisme du sacerdoce catholique. Il eût voulu savoir par quelle loi se conduit ce clergé romain battu par tant de tempêtes, émigré, longtemps errant et sans asile dans toute l'Europe chrétienne, et enfin de retour au milieu de croyances ébranlées, seul, sans secours à Rome, ayant perdu la propriété, un de ses beaux caractères, et n'ayant guère plus d'influence qu'une milice admise à la retraite, qui monte la garde aux portes du Luxembourg. L'innocent et paisible vétéran s'amuse encore de ces soins presque militaires; ilpose son arme dans la guérite comme trop lourde pour son bras fatigué, et il se plaît, témoin naïf, à regarder les jeux des petits enfants, en maudissant la discipline
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militaire qui l'a empêché d'être père, lui aussi. Cette singulière position d'un clergé à la solde de l'État, qui vit encore d'après ses vieux préceptes quand tout a changé autour de lui, est, en effet, une chose digne de remarque. D'un côté, les restes vénérables de ce clergé français, aussi malheureux que la royauté quand la royauté fut bannie ; ces vieux prêtres échappés au serment civique, nés dans l'or et la pourpre, rois de leurs cathédrales, et si bien faits au repos des calmes prieurés, aux réfectoires des grasses abbayes ; homm^es de vie décente et molle, dont l'esprit était habitué au langage savant des congréga- tions, aux mystiques rêveries des couvents de femmes, aux miracles de Long-Champs ou de Port-Royal ; martyrs échappés au massacre, et revenus à la suite du roi, mais sans donner aucune charte aux religions divergentes. A ces prêtres d'autrefois, il ne faut plus que la paix et le sommeil ; ils ne sont plus dans le clergé de France que pour mémoire : c'est un clergé
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fini comme la royauté de Louis XV; aujourd'hui Louis XV serait un bon bourgeois, fort peu jaloux de gouverner, un honnête homme, cachant ses plai- sirs amoureux d'opéras-comiques, et méprisant de toutes ses forces les traductions, les préfaces, les mo- nologues, les portraits de grands hommes, et surtout les vers nouveaux.
Mais d'autre part, et opposé à ce vieux clergé de noble et fière origine, s'élève, de nos jours, un jeune clergé sans consistance, sans famille, ne tenant à aucun lien social : pauvres diables éperdus qui cher- chent la Sorbonne en sortant de Saint-Sulpice, qui trouvent en Sorbonne des philosophes, des orateurs profanes et pas une thèse à soutenir. 0 malheur ! le sanctuaire s'est découvert tout à coup; les lévites effrayés se pressent et se comptent, et ils ont peur de se trouver en nombre si petit; et quand ils se deman- dent : « Qui de nous est riche? » ils restent abattus dans le commun silence; el quand ils montent dans
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la chaire sainte, ils trouvent que la parole échappe à la chaire. Plus de Massillon, plus de Bourdaloue. Plus de ces paroles brûlantes qui soulevaient la ville et la cour : à peine un écho affaibli de Bossuet se fait- il entendre quelquefois, tant le sublime est facile à contrefaire ! Et dans l'année, plus de fêles solennelles où le peuple se presse en foule, plus de ces temps de jeûne et de mortification, plus de longues cérémonies, suivies de tremblement et de respect. Il n'y a même plus de sarcasmes contre la foi ; la guerre de la phi- losophie a cessé; on aurait honte de se moquer des prêtres, ils sont devenus citoyens comme nous : ci- toyens, quoique prêtres ! Ainsi affligés, le moyen de reconquérir tant de privilèges perdus ! Quoi donc? la charité et les dons de l'aumône, ces soins touchants pour l'humanité malheureuse, sacerdoce le plus sacré de tous, il n'est pas de citoyen qui ne le dispute à ce clergé improvisé. Le voyageur est percé de coups sur le chemin, et le lévite qui passe détourne la tête en
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soupirant, car il n'est plus assez riche pour jeter l'huile elle vin sur ces blessures. Le sacerdoce appar- tient de nos jours au publicain qui revient sur ses pas, au propriétaire d'oliviers ou de vignobles qui se sent assez homme pour avoir de la pitié.
XX
N'es-tu donc qu'un moine pleureur? C'était une machine à imagination.
Voilà ce que disait à Anatole un vieux carme dé- chaussé d'autrefois, dont la fortune avait été soumise à bien des vicissitudes. A dix ans, joli enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus, il avait déjà la besace sur le dos, et il mendiait pour son couvent dont les revenus égalaient ceux d'un prince. C'était là
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une joyeuse et sainte vie. Entrer dans la basse-cour, et recevoir de la fermière le premier œuf de la poule qui chante; parcourir la moisson, et choisir les plus beaux épis, revenir de la vigne aussi chargé que les messagers de la terre promise, et le soir lutter avec les frères à qui rapporte les plus riches aumônes; s'en- dormir en chantant des prières; se réveiller aux sons argentins delà cloche ; porter la bannière de son ordre plus droite que toutes les autres bannières et ne jamais céder le pas à personne, telles avaient été les pre- mières années de sa vie. Enfant recueilli par la cha- rité, qui n'avait que son cloître pour toute patrie, pour toute famille, pour tout avenir. ^u
Cette douce existence avait été troublée ; et par le »force des choses, de' carme déchaussé il s'était fait comédien.
Le métier avait été rude. Des cris de mort et des vœux de sang, voilà pour la comédie de la terreur; puis une niaise et puérile pitié, voilà pour la tragédie
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de l'Empire; des prologues d'opéra el des vaudevilles guerriers pour compléter ces richesses littéraires. Et déclamer dans les villes, dans les carrefours; lutter avec un poisson amphibie, des figures de cire, des chiens savants ; s'efforcer de porter sa bannière de comédien contre des aérostats ; puis les misères des coulisses, la vie errante, les soldats qui passent et qui vous disent : « Fais-moi rire! » comme aux harpes des Hébreux suspendues aux saules de l'Euphrate ; ce fracas si pénible des nuits comparé aux pieuses méditations de matines; quelle vie que celle d'un comédien, mon Dieu! quel enfer! quels efforts de mémoire à un homme qui avait mis dix ans à ap- prendre les psaumes de David !
Heureusement qu'un beau jour tout rentra dans l'ordre, toutes les légitimités furent rendues à la France. De comédien qu'il était, frère Isidore redevint, non pas un homme, mais un moine. La garde-robe comique fut échangée contre un froc. « Adieu les vers
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tragiques! adieu l'iiabit antique! adieu le brodequin! adieu tout mon métier de farceur! Rendez-moi mon froc, mes oremus et ma besace, que j'aille encore les pieds nus !
— Mais, mon frère, reprit Anatole, pourquoi donc étes-vous présentement de l'ordre des trappistes, au lieu d'être redevenu ce que vous étiez autrefois, un carme déchaussé? »
Ici une larme brilla dans l'œil du moine : « C'est un triste récit à vous faire, dit-il; mais je veux le faire par pénitence; écoutez-moi tous, mes frères, sMl vous plaît. »
En môme temps, chaque trappiste prêta l'oreille, aussi muet que le voulait la règle; c'était un tableau à voir.
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XXI
Est-ce Médine? Est-ce la Mecque qui renferme le Saint-Sépulcre? Cher- chez à l'Encyclopédie l'article Mec- que. Ne me faites point blasphémer par votre négligence.
Ce couvent de trappistes qu'Anatole avait découvert avec peine, et dans lequel l'avait poussé le besoin de repos qui l'agitait, est situé dans un des quartiers les plus populeux de Paris. La maison est de peu d'appa- rence, revêtue, comme tant d'autres, d'affiches de spectacles et d'annonces marchandes; des dehors d'une pauvreté toute profane, seulement au-dessus de la porte une petite croix de bois qui se cache. Les reli- gieux de ce cloître bizarre se tenaient dans une salle basse et humide : c'étaient pour la plupart d'anciens
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religieux^de différents ordres, que la nécessité avait contraints de se réunir sous une même loi, et qui la .supportaient tant bien que mal, chacun l'expliquant d'après ses vieilles habitudes ou ses anciens souvenirs de couvent. Au reste, c'était à peine le même habit; de tous les vœux qu'ils avaient pu faire, le vœu de pauvreté était celui qu'ils accomplissaient le mieux.
On demanda donc à frère Tsidore l'histoire de sa conversion. Tous les frères étaient assemblés ; ce jour- là, par hasard, leur dîner était assuré; ils avaient prié tout le matin, et déplus ils se sentaient animés par la présence d'un étranger qui avait l'air de compatir à leur état.
« Hélas! reprit frère Isidore, vous ne comprendrez jamais quel fut mon isolement dès que j'eus repris le froc ; je ressemblais à Scapin dans son sac, et la foule me courait après et me montrait au doigt, comme- si la ruine de notre saint ordre était arrivée depuis mille ans. 0 mes frères ! que mon voyage fut long de Mar-
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seille à Paris I Pas un couvent pour me donner asile, pas un ermitage pour m'abriter, pas une chapelle où prier pendant l'orage; des hommes, toujours des hommes, et pas un frère, pas un de mes semblables qui me dît amen; des regards de mépris et d'insulte, comme si j'eusse encore joué mon beau rôle d'Abner. » Cependant je marchais toujours, toujours vers Paris où je devais retrouver mon couvent bien-aimé, mon toit natal, mon royaume. Que pouvaient me faire les cla- meurs des passants, quand j'étais redevenu un moine? Cette pensée me soutint dans la route; enfin je revis Paris. C'était bien Paris, la ville de boue et de bruit, la ville hospitalière, la ville chrétienne, la ville aux vas- tes cathédrales et aux saints prieurés: Cîteaux, sur le flanc d'un coteau couvert de pampres; Saint-Denis, dont la flèche élancée annonce le tombeau des rois ; l'Abbaye, dont les jardins devaient être encore teints du sang des martyrs ; Sceaux, enfoncé dans le parc et entouré de statues riantes; Sainte-Geneviève, aux
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cantiques éternels. Voilà Paris et le cimetière des In- nocents, où régna jadis saint Médard ; voilà la Sainte- Chapelle, aux chanoines fleuris ; Notre-Dame, dont les vastes écuries contenaient jadis trois cents chevaux ; Long-Champs, aux saints concerts du vendredi saint; mon Dieu ! que j'étais fier alors d'être moine ! que j'étais heureux de sentir ma besace sur mes épaules ! Je te reprendrai aussi, long bâton de pèlerin, chaud capuchon, qui m'attirais tant de respect; ma tête sera rasée de nouveau et réchauffée par le soleil de mai dans la cour du couvent; encore une fois je sonnerai gaiement les matines, je parerai le chœur, je partagerai le repas de mes frères dans les longs réfectoires. Non, mes frères, lorsque j'entrai à Paris, Agamemnon, le roi des rois, ne m'égalait pas dans toute sa gloire ; c'est à peine si j'ai trouvé les arcs de triomphe faits d'hier assez hauts pour me laisser passer; j'avais peur de me briser la tête à leur sommet, et je la baissai par orgueil. »
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Tous les frères demeurèrent frappés de stupeur à ce récit qui leur rappelait si vivement leurs propres sensations.
« Mais, reprit frère Isidore, le ciel m'a bien puni de mon orgueil. Je n'ai plus reconnu Paris en y en- trant; on y faisait des lois, on y construisait des palais, on y rendait àchacun sa fortune et sa demeure; nous seuls nous demeurions proscrits et dépouillés. Le sanctuaire seul était toujours désert. La France restait veuve de ses cardinaux et de ses grands pontifes, et n'en montrait pas d'alarmes. Quand j'allai frapper à mon couvent, je le reconnus en pleurant ; je reconnus la porte basse, les pierres noircies parle temps, les fenê- tres étroites et à petits carreaux, la loge du frère por- tier où nous faisions tant d'aumônes. 0 mes frères ! je revis même l'image du grand saint Élie; c'était elle encore avec son air sévère, son long cordon, son man- teau clair et son capuchon noir; seulement ses deux mains, que j'avais soin moi-même de rougir tous les
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six mois, avaient été brisées dans les tempêtes révolu- tionnaires. N'importe, c'était encore le patron de notre ordre, et j'allais m'agenouiller devant cette image, quand soudain, ô douleur ! je vois s'arrêter à la porte toute la troupe de comédiens dont j'avais fait partie, Marton appuyée sur le bras de Cinna, Cidalise à côté de Burrhus; tous mes anciens camarades arrivaient à ce gîte; le grand saint Élie n'était plus qu'une ensei- gne, mon couvent n'était plus qu'une hôtellerie ! et comme Amphitryon à la porte de son palais, je fus mendier ailleurs un asile pour la nuit. »
Ainsi parla le pauvre moine ; mais quoique bien triste, il avait l'air calme et serein ; on voyait à son attitude pensive et réfléchie qu'il avait été fait exprès pour la vie contemplative, une vie sans action et pres- que sans pensée, une vie telle qu'elle nous convien- drait fort aujourd'hui où la société a tant marché, qu'elle ne sait plus où elle va. Mais nous avons trop d'orgueil pour en convenir; nous aimons mieux nous
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agiter en pure perte que de nous livrer à celte douce oisiveté, à cette molle incurie qui seule fait le bonheur.
« Hélas 1 reprit un des frères après un long silence, ce que mon frère Isidore vient de nous raconter est un terrible mal ; un mal dont la raison surpasse mon intelligence, et dont j'ai bien souventdemandéla cause au saint Esprit, mais en vain. »
Un grand homme sec et maigre, ancien économe d'abbaye, autrefois habile calculateur et intègre admi- nistrateur des deniers de son ordre, se leva et dit : «Lerespectpour les couvents a cessé du jour où la pro- priété a passé des couvents aux serfs, où la terre, faite de tout temps pour appartenir au petit nombre, s'est vue lacérée comme la vieille robe d'une abbesse morte en odeur de sainteté; les couvents ont été perdus du jour où ils n'ont plus eu de trésorier. Ingratitude des hommes ! J'ai dit.
— J'imagine plutôt, repartit un tout petit trappiste.
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à l'œil fin et moqueur, que notre ruine vient d'autre part. C'est à peine si j'ose le dire, mes frères, les cou- vents ont été perdus du jour où les rois ont été assurés sur leur trône, du jour où ils n'ont plus eu de maî- tresses. Alors, en effet, rien n'animait le zèle et la fer- veur comme de voir un monarque changer son man- teau de pourpre contre un sac de toile ; comme de voir tomber sous le ciseau ces belles chevelures de femmes; c'était là un grand spectacle. La victime était belle et parée; toute la cour était en deuil; on récitait tout haut les prières des morts ; après quoi tout était dit sur cette victime de l'ambition ou de l'amour. Mais aujourd'hui à quoi bon les carmélites sans mademoi- selle de la Vallière et madame de Montespan ? à quoi bon Saint-Germain sans le roi Casimir ? 0 abbaye de Chelles, si bien placée dans une fraîche vallée, bois touffus, échos muets, claires fontaines, à quoi pour- riez-vous servir dépeuplés de ces grands noms, de ces grandes infortunes, privés de celte abbesse
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royale, et des mystérieuses retraites'delafduchesse de Berry ? »
Il n'y avait dans tout le couvent qu'un seul moine qui eût conservé son embonpoint natif, sa couleur rubi- "conde, sa lèvre vermeille, toute cette bonne physiono- mie de chanoinequ'on aime tant à rencontrera l'heure du dîner, tant c'est un gage assuré de bonne grâce, de gaie science, de sages propos et de friands souvenirs.
« Notre grand malheur, dit celui-ci qui avait été bernardin, c'est la perle de nos melons de Citeaux, de nos pruniers de l'Auveigne, et surtout de nos vignes de Côte-Rôtie; c'étaient là des supériorités morales qu'il ne fallait point laisser perdre, et que nous ne remplacerons jamais ! Pour ma part, je ne lis jamais sans pleurer comme un livre d'Isaïe le poëme du Lu- trin, de Despréaux; voilà nos temps de puissance et de gloire, nos temps de calme et de bonheur; noble histoire ! heureux poëme ! que n'ai-je été seulement le sacristain Boisrude?
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— Vous n'y êtes pas, mon frère, s'écria un ancien rhétoricien des jésuites de la rue Saint-Jacques, vous n'y êtes pas, que je pense. Il n'y a d'important dans un monastère que le café et les vers latins. Si nous savions faire encore les vers latins seulement comme les faisait le père Jouvency, rien ne serait désespéré pour nous. Le vers latin était une gloire toute monas- tique, une conquête pour le moins aussi précieuse qu'une bouteille de Cûte-Rôtie ou de Lacryma-Christi. Aux vers latins la France littéraire a dû longtemps toute sa gloire; grâce à la prosodie de Port-Royal (dont j'accepte la grammaire sans en partager les hérésies, notez-le bien, je vous prie), la France a eu son Virgile avec le père Rapin, son Eschyle avec le père Porée, son Horace avec le grand lyrique Santeuil. Le vers lalin a porté notrerenom dans toute l'Europe; il a forcé les esprits à être graves et mesurés; il a combattu le funeste empiétement de la langue vul- gaire qui nous a amené à la fin la Chambre des dépu-
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tés et les journaux. Nous avons été perdus à l'instant même où nous avons oublié la prosodie et la césure; qu'on me rende le vers latin, et je reconstruis tous les couvents de l'Europe ! »
Et, ayant dit ces mots, le digne homme retomba du haut de son enthousiasme dans toute la profondeur de la réalité, agitant encore les cinq doigts de sa main gauche par un mouvement machinal, comme s'il eût encore été à la veille de la Saint- Charlemagne ou de la Chandeleur, fêles poétiques de son couvent.
« Moins que cela : rendez-moi un seul miracle, reprit un ancien ermite du Mont-Valérien que les gardes-chasse avaient forcé de se faire trappiste : rendez- moi un seul des miracles d'autrefois; saint Martin accrochant son manteau à un rayon de soleil, ou le lion creusant la tombe de saint Jérôme, el le monde n'est plus peuplé que d'ermites, vaste désert consacré à la mortification.
— Et à nous, mes frères, reprit le supérieur de ce
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monaslère si misérable, qu'on nous donne seulement assez de place pour creuser nos tombes, six pieds de terre à chacun de nous, et l'ordre de la Trappe revient en. lumière comme au temps de l'abbé de Rancé! » Ainsi parlaient ces pauvres solitaires, restes mal- heureux de tant d'ordres religieux jadis florissants comme des rois, aujourd'hui pauvres et tremblants comme des sujets conquis. Ce fut pour Anatole un douloureux spectacle : ces faibles restes d'une foi qui ne sait à quoi se rattacher, cette solitude simulée au milieu de cette ville qui bourdonne, ces serments que rien ne sanctionne, cet habit sans respect, ces regrets d'un passé innocent et tranquille, cette vie qui veut être encore religieuse et qui le veut en vain ! Et puis que devenir dans un monde sans lendemain, religieux sans cloître au milieu de cette petite maison basse, ouverte à tous les vents, eux jadis habitués à vivre dans des palais et presque des places fortes, à être gardés par des grilles, esclaves par naissance et par
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choix et ne pouvant plus être esclaves, ne compre- nant rien aux devoirs du citoyen et forcés d'être citoyens ?
La tyrannie a changé de place, pensait Anatole.
Et il sortit de ce cloître, regrettant que ce ne fût pas un cloître, regrettant, lui aussi, ces six pieds de terre, cette fosse à creuser, ce lugubre silence et ces mots solennels : Frère, il faut mourir.
Ce sont là, en effet, des consolations puissantes qu'on ne rendra jamais au remords.
LA CONFESSION 131
XXII
J'aimerais mieux un temple en ruine, en vérité 1
Qu'as-tu fait de ta gloire?
Racine.
Il se trouva en présence d'une église paroissiale. « Voilà pourtant, se disait-il, un beau temple. Un clo- cher qui se perd dans les nues ; des pierres brodées comme un voile de fiancée; tout le moyen âge sculpté sur ces vastes murailles; le bouclier du barbare, la chlamyde du Romain, les supplices des martyrs, des béros et des saints qui se croisent; l'histoire profane et la légende sacrée; toute notre vieille Gaule super- stitieuse et chrétienne fidèlement représentée par un ciseau contemporain. Qu'il a fallu de sueurs et de
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génie, surtout qu'il a fallu de foi pour élever ces masses élégantes, pour parer ainsi ce colosse, pour s'attacher à ces rocs si durs, et leur donner la molle empreinte de la cirel Non, la croyance qui a fait ces impérissables monuments n'était pas une croyance périssable. Jusqu'aux portes de l'église dont le temps a fendu le chêne, sur lesquelles un ciseau italien, sous un ciel déjà meilleur, a sculpté une vierge grecque, des mains toutes grecques, une robe qui flotte sou- levée par les vents ! jusqu'aux vitraux aux immortelles couleurs sur lesquels se passse le grand drame de la Passion ! De la vie au dehors du temple ; au dedans de la vie : des poutres, des tombeaux, un dôme, des tribunes élevées, un autel consacré; de la vie jusque dans les fondations : des os, de vieux restes mortels, des dépouilles de rois et de guerriers! Le génie humain a-t-il suflî à tant de consécration ? Et tout cela qui survit à tant d'orages, qui brille du même éclat après une révolution, qui se tient debout toujours
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avec la même pureté de doctrines, pendant qu'au delà du détroit il n'y a plus que des temples faits d'hier, des chapelles à un seul étage, et rien de l'ancienne foi catholique 1
Puis Anatole se mettait de nouveau à la porte de la vaste cathédrale, remarquant avec joie combien il était petit à côté de la plus basse de ses portes, du plus petit de ses saints de pierre ; et il en revenait à penser que s'il pouvait entrer là, et en sortir après avoir été béni, il retrouverait le repos et peut-être le bonheur.
Cependant sur la place même se passaient les diffé- rents actes de ce drame monotonequ'on appelle la vie. C'était un enfant qui venait de naître, enveloppé dans ses langes et porté par sa nourrice; son père allait l'inscrire chez l'officier municipal ; mais là s'arrêtait la course du nouveau-né : on le portait à la mairie, et il repassait devant l'église sans y entrer.
C'était une noce de grand monde : des cochers en
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gants blancs; de grands parents en solennels costumes; la mariée, petite et laide avec la plus insignifiante des tournures; le jeune époux suivi de ses anciens cama- rades de plaisir, et se livrant encore tout bas à ses propos de libertin. Ils allaient tous à la mairie; à la porte du maire ils trouvaient tous les pauvres qui jadis assiégeaient la porte de l'église, puis ils repas- saient devant l'église sans y entrer,
La mort elle-même dédaignait ce dernier refuge, et les prières du cercueil, et l'eau bénite jetée sur le drap noir semé de larmes. La bière était portée silen- cieusement et silencieusement suivie; on vantait les vertus du défunt, son noble caractère, ses travaux de citoyen, ses services à son prince et à son pays. Ses ahais allaient l'inscrire à la mairie; mais son corps passait devant l'église, et il oe s'y arrêtait pas.
Voilà ce que voyait le jeune homme. Il ne com- prenait pas cet étrange duel entre la loi religieuse et la loi civile; il était à se demander par quelle raison
LA CONFESSION 135
le pouvoir, qui d'abord était tout d'un côté, avait passé tout entier de l'autre, et comment on en était Tenu à ne plus vouloir se servir d'un si beau monu- ment, si grand, si riche, si vaste, si vieux, si saint, pour se porter en foule chez un maire, dans une maison vulgaire, sans parfums et sans souvenirs.
XXIII
Il faut que l'évêque soit irrépréhen- sible, qu'il n'ait épousé qu'une femme, qu'il soit sobre et prudent, aimant à exercer l'hospitalité.
Qu'il ne soit ni sujet au \in , ni ■violent, mais équitable et désin- téressé. r^ Épitre de saint Paul à Timothée.
Justement ce jour-là était un jour de cérémonies solennelles, quand tout le clergé d'une église est sous
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la prière, quand la bannière se déploie et que toutes les pompes religieuses sont étalées. Anatole vit défiler cette lente cérémonie; quelques femmes paraissent d'abord chantant de pieux cantiques sur des airs pro- fanes ; puis des enfants espiègles et mutins que la pré- sence de leur maître a peine à contenir. Voilà enfin les chantres accompagnés des rauques serpents, les abbés recouverts de vieilles chapes, l'encens qui fume, pauvre filet de fumée qui, dansl'hiver, s'échappe à peine d'une misérable cabane de bûcheron; puis enfin les saintes reliques et le dais aux plumes blan- ches, suivi de quelques autorités subalternes. Autrefois le dais était une place d'honneur, objet de longues envieset d'intrigues toujours renaissantes; aujourd'hui, il n'y a plus que le roi de France ou quelque adjoint de village qui consente à accepter cet honneur.
Cependant une seule place restait vacante, un seul cordon de ce dais restait à porter ; un instant le prêtre s'arrêta sur le seuil de l'église ; son regard était
LA CONFESSION 437
inquiet : il cherchait un fidèle pour compléter son cortège; il aperçut Anatole qui le regardait avec un air inexprimable de compassion.
Il arriva quecesdeuxhommes s'entendirent. Anatole, cédant à l'invitation silencieuse du curé, se plaça à la suite du cortège ; et la procession, arrêtée un instant, se remit en marche comme si elle n'eût attendu qu'un chrétien de plus.
Il est difficile de se figurer à quelles idées peut se porter un jeune homme qui accomplit sans hypo- crisie cette déclaration de foi solennelle qu'il faut promener à travers la ville, devant tout un peuple, et à la clarté du jour. Cela se conçoit beaucoup mieux dans un temps de lutte philosophique qu'à une époque d'indifférence. L'indifférence a un sourire qui tue; c'est plus fort qu'une moquerie, plus fort qu'une insulte : c'est une insulte sans définition, dont tout le monde est complice et dont on ne peut demander raison à personne. Anatole accomplit cependant toute
8*
138 LA CONFESSION
son entreprise ; il mesura son pas sur celui des lévites; il s'agenouilla quand ses frères s'agenouillèrent. Si ce voyage était triste, il n'était pas sans charmes : il avançait Anatole dans cette science de résignation à laquelle il tendait de toutes ses forces; puis il remar- quait le recueillement du pasteur, ses mains jointes, son regard élevé avec modestie, sa bénédiction sur la ville. « Si cet homme pouvait m'entendre! pensait Anatole, s'il pouvait me bénir moi tout seul ! si j'allais enfin endormir le remords! »
Mais cette fois encore le malheureux ne fut pas entendu ; son secret s'arrêta sur son cœur. A peine la cérémonie était-elle achevée, qu'un enfant de chœur vint lui dire que monsieur le curé était prêt à l'en- tendre. « Il est là, monsieur, dans la sacristie, occupé à donner quelques ordres; il est à vous dans un ins- tant. » Et l'enfant s'éloignait en regardant de tous ses yeux ce monsieur qui voulait se confesser.
Toute la sacristie était en désordre ; on remettait les
LA CONFESSION 439
ornements en place, les prêtres se dépouillaient de leurs robes blanches, les chantres retournaient à boire; le curé suivait du regard ses chasubles d'or et ses croix d'argent. « 0 mon Dieu! pensait Anatole, mon confesseur si tranquille sur le point d'entendre un si grand crime! passer si promptement de cette pieuse cérémonie à ces soins vulgaires, et de ces soins vul- gaires à moi pécheur qui l'appelle et qui prie ! à moi qui m'attache à ce dernier remède et qui n'ai plus que le suicide si ce remède est sans effet ! moi meurtrier, attendre si longtemps une parole, une consolation, une peine! quelle importance attache-t-il donc à sa confession?»
Le jeune homme se rappelait encore le regard suppliant du prêtre avant de sortir de l'église, sa joie non équivoque quand il avait été entendu, et il com- parait cet empressement à cette froideur. « J'imagine qu'il me méprise, à présent queje veux me confesser.»
Il attendit encore quelque temps dans une angoisse
MO LA CONFESSION
difficile à décrire. Après quoi on lui fit dire que monsieur le curé était allé dîner, qu'il eût à revenir le lendemain.
XXIV
Il est bigot de vertu, non de reli- gion, et amoureux de ce mot vid*, comme Brutus l'a défini.
Quand une fois l'homme est arrivé à jouer un jeu de hasard, et qu'il veut voira tout prix, vie ou fortune, si les dés sont pipés, tenez-vous pour assuré qu'il fera bien du chemin en peu de temps. Ainsi était Anatole. Trompé une seconde fois dans son espoir, il résolut d'en finir avec le doute, de parcourir toute l'échelle sacerdotale, depuis le cardinal romain vêtu de pour- pre, prince chrétien et philosophe profane, jusqu'au
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simple curé de village , humble et pauvre, qui se ca- che et qui vit modeste et retiré, aussi utile souvent qu'une sœur de charité.
Il fut facile à Anatole de s'introduire chez le car- dinal Amalfi, savant antiquaire élevé aux ruines de Pompéi, fort versé dans les manuscrits du Vatican ; artiste italien, mais riche artiste, avide de tableaux et de sculptures, qui de tous les crimes des hommes ne concevait que les dévastations de Verres, et qui eût donné toute l'histoire romaine pour la prise de Co- rinthe. Rien n'était animé comme cet aimable vieil- lard quand il parlait des arts qui lui étaient si chers : poëmes, tableaux, musique, improvisations de la langue toscane, molles rêveries sur les bord de l'Arno. Il y avait du prince, de l'artiste et du prêtre dans cet homme : la bonne façon du prince, l'enthousiasme de l'artiste, la retenue un peu féminine |du prêtre, et cet aimable abandon de poëte et de savant toujours sûr des suffrages, quoi qu'il arrive, parce que s'il
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arrive qu'il se trompe, il est toujours cardinal, au pis aller.
Anatole chez le cardinal n'entendit parler que de chefs-d'œuvre des écoles vénitienne et florentine, des vierges que Raphaël a jetées avec tant de profusion dans le monde. Justement il y avait dans la chambre de monseigneur une copie toscane de la madona délia sedia : « Voyez, monsieur, disait-il à Anatole, quelle belle femme ! comme cette tète est italienne I voyez ce jeune enfant qu'elle berce sur son beau sein, et ce petit Jean-Baptiste qui adore. Et dans ce ta- bleau, quel calme ! quelle vie! quelles belles mains ! Comment ne pas aimer une religion qui a fait ces chefs-d'œuvre? Gomment ne pas être de la croyance de Raphaël ?
» Et à côté de cette vive couleur regardez ce Rem- brandt, je vous prie : la famille de Tobie se prosterne, l'ange s'envole ; toute cette touchante histoire de l'Ancien Testament est reproduite sur cette toile ! »
LA CONFESSION 143
Et le prélat, se livrant ainsi à ces douces récréations de chrétien et de connaisseur, confondait dans sa pensée le Dieu et l'artiste ; il colorait sa croyance avec le pinceau de Raphaël et de Rubens.
On vint lui dire qu'un de ses gens était au lit de mort: « Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, qu'on cherche de suite un prêtre, faites venir mon chapelain; il ne faut pas que ce malheureux meure sans pardon. »
XXV
Çà et là. 31. Beauzée.
Mais le bon Dieu ne veut pas, Je me nomme Nicolas.
Vieille chanson.
Ce fut la première fois qu'Anatole put comprendre combien il y avait peu de prêtres dans le monde, à la
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cour du saint pontife moins que partout ailleurs, peut-être parce qu'à Rome c'est la manière la plus vulgaire et la plus simple d'avoir une position sociale et un état.
Il eut beau chercher partout avec soin, avec zèle, partout, un prêtre qui voulût ou qui pût l'entendre, il trouva partout la même préoccupation qui jetait au delà du monde réel tous les membres du clergé, ceux mêmes qui avaient l'air le plus dévoués à leur cause.
Les uns s'appliquaient à l'éloquence chrétienne : la chaire était leur domaine, leur langage était sonore et cadencé; ils charmaient la ville et la cour, ils con- vertissaient des régiments entiers ; mais là s'arrêtait toute leur mission : c'étaient des orateurs, et rien de plus.
D'autres, en petit nombre, s'étaient appliqués aux études profanes; ils savaient par cœur Quintilien et le Traité du sublime; ils enseignaient les belles-
LA CONFESSION H6
lettres, et conduisaient leurs élèves jusqu'à la borne littéraire où finit le discours latin, oîi le vers français commence. Ceux-là étaient d'estimables humanistes, rien de plus.
Quelques-uns étaient habiles à toutes sortes de jeux, depuis l'innocent loto jusqu'aux échecs; depuis le billard jusqu'au bruyant tric-trac; ils savaient le fort et le faible de tous les jeux divers, ils en avaient étudié ton le > les Combinaisons; par là ils étaient devenus indispensables au bien-être de leurs parois- siennes et de leurs voisins de campagne. C'étaient d'innocents joueurs, ot rien de plus.
Il y en avait qui entreprenaient la bienfaisance, qui parcouraient les prisons, soulageaient les malades, parlaient des pauvres pendant le rude hiver, rele- vaient les enfants oubliés sur la neige. C'étaient^des philanthropes, et rien de plus.
Plusieurs déclamaient hautement contre les vices du siècle, contre la corruption de notre âge; à les
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entendre la fin du monde était là, la corruption nous étouffait dans ses molles étreintes; ils invoquaient le feu du ciel et le bruit des révolutions; ils se cou- vraient d'un cilice et se donnaient la discipline en plein jour. C'étaient des fanatiques, et rien de plus.
Il y en avait qui, échappés la veille du séminaire, se ruaient à travers les danses champêtres, arrêtaient dans son élan la gaieté villageoise, signalaient en pleine église les amours qui précèdent les fiançailles, refusaient un peu de terre consacrée au pâtre mort sans leur assistance. C'étaient des jeunes gens, et rien de plus.
On en voyait à la cour qui avaient pour tout mé- tier de protéger les autres; à la ville, qui vivaient de leur familiarité dans de grandes maisons; chez les libraires de la rue Saint-Jacques, qui cherchaient à vendre des pamphlets et des commentaires ; le grand nombre implorait des places de précepteur et de
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régent de collège. C'étaient de pauvres diables, et rien de plus.
Cependant Anatole en remarqua quelques-uns dans la foule, d'un immense savoir, d'une vie élé- gante, travaillant nuit et jour, entourés de respect et d'estime. Surtout il en vit un qui avait passé sa vie dans l'étude des Pères, qui avait remis tout le clergé de France sur la voie de ces vieux chefs-d'œuvre qui ont changé le monde. C'étaient là d'honnêtes gens sans doute, c'était un homme de vie intègre et de vaste savoir; mais il fallait un prêtre à mon héros, et il continuait à le chercher.
148 LA CONFESSION
XXVI
Sans compter que l'herbe du cime- tière serait pour nous.
Th. Leclerc.
Un jour qu'il était clans les champs, triste et morose comme il était toujours, il se trouva vis-â-vis un presbytère : une maison blanche et nouvellement restaurée, une porte entr'ouverte, une fraîche servante, UQ rez-de chaussée aux lambris de chêne, un petit jardin, des fleurs, tout ce qui annonce la prospérité et le bien-être. Anatole entra dans cette maison.
Le curé du village était sorti ; il était allé promener son petit cheval blanc jusqu'au moulin, là-bas au fond du village, vers la rivière qui se cache sous ces longs peupliers : il ne pouvait manquer de revenir bientôt ; Anatole attendit donc.
LA CONFESSION 149
Mais comme l'oisiveté lui pesait toujours, jl s'ap- procha vers quelques livres qui étaient là. Il en avait déjà ouvert quelques-uns sans trop de suite, quand il découvrit trois gros volumes, reliés en vieille basane, dont le titre le frappa au cœur :
DICTIONNAIRE DES CAS DE CONSCIENCE
Ou décision des plus considérables difficultés touchant la morale
et la discipline ecclésiastique ; Par messire Jean Pontas, prêtre, docteur en droit canon de la
faculté de Paris, et sous-pénitencier de l'Église de Paris.
H. CGC. XXIV.
Il prit le livre, et d'une main tremblante il se mit à le feuilleter. Il y avait un mot qu'il voulait trouver dans ce vaste dictionnaire, mais c'était pour lui une longue et difEcile recherche; il n'avait pas été plus embarrassé le jour où, jeune écolier, il chercha les mots de sa première version dans son dictionnaire latin.
150 LA CONFESSION
Figurez-vous tous les mois de la science théologique réunis, commentés, annotés, appropriés à l'intelli- gence du dernier clerc. Dans ce livre sont entassés, avec l'acharnement d'un religieux du xiii^ siècle, tous les doutes, toutes les erreurs, tous les faits, tous les crimes de la religion romaine. Dans ce livre tout change de nature et de forme ; telle action est un grand crime aux yeux du juge qui vous paraissait innocente à vous-même; tel crime vous rendait pâle de terreur pour lequel le casuiste est d'une rare indulgence. Jamais dans aucun poëme, jamais depuis Homère les vertus et les vices n'ont joué un rôle plus divers, jamais ils n'ont pris de formes plus changeantes que dans ce livre : c'est une lecture amusante comme un bon conte raconté sans bruit par un fou, et raconté pour la première fois.
Tout en cherchant le mot qui Toccupait, Anatole ne pouvait s'empêcher de jeter ses regards de temps à autre sur cette foule de mots qui pour la pre-
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mière fois devenaient pour lui une réalité sérieuse.
Absolution. Tel est le premier mot de cette triste nomenclature. A ce mot qu'il commençait à com- prendre confusément, Anatole se sentit frappé d'une curiosité invincible. « Voyons donc ce que c'est que l'absolution, se dit-il, et quel repos je poursuis avec tant de peine et d'ardeur. » En même temps il lisait ces désespérantes définitions :
« V absolution consiste dans ces paroles du sacre- » ment de pénitence : Ego te absolvo a peccatis tuis » in nomine Patris et Filii et Spiritûs Sancîi. »
« N'est-ce donc que cela, » se disait Anatole. Après quoi il continuait.
PROPOSITION 80.
« Il est probable qu'une attrition naturelle suffit, » pourvu qu'elle soit appuyée sur un motif honnête.»
« Sans nul doute, » pensait Anatole.
LA CONFESSION
CENSURE.
« Cette proposition est hérétique, » reprenait le livre.
PROPOSITION 87.
« Le concile de Trente a défini si expressément que » l'attrition qui ne vivifie pas l'âme et qu'on suppose » être sans amour de Dieu suffit pour l'absolution, » qu'il prononce l'anathème contre ceux qui disent le » contraire. »
« Le concile de Trente a bien raison, » pensait le jeune homme; mais que devint-il en lisant folio verso ?
CENSURE.
« Celte proposition est fausse, téméraire, contraire » au concile de Trente, et induit en erreur. »
Anatole s'y perdait de plus en plus : « 0 mon
LA CONFESSION ^53
Dieu ! comment se fait-il qu'une chose si simple soit entourée de tant d'entraves?» Il fut un peu consolé en lisant :
PROPOSITION 88.
« On ne doit ni différer ni refuser l'absolution » à un pénitent qui se trouve dans l'habitude de pé- » cher contre la loi divine, naturelle ou ecclésiastique, » quand même il ne présenterait aucune espérance » d'amendement. »
« Oui, c'est cela, c'est cela, disait Anatole; l'absolu- tion au pécheur; l'absolution à la première demande. Il y a pitié et charité. » Mais il retombait dans son accablement à ces mots :
CENSURE.
« Cette proposition est erronée et conduit à l'impé- » nitence finale. »
154 LA CONFESSION
« Malheur ! malheur à moi ! se disait Anatole; malheur à moi qui n'ai pas assez d'intelligence pour toutes ces choses ! » De désespoir il fermait ce livre fatal.
XXVII
Grimoire sans fin.
Le Petit Albert.
Tu crois que tu sais épeler? Pas du tout; ton maître d'école t'a volé.
Mais comme une partie de sa destinée était ren- fermée dans ce livre, il fut contraint de l'ouvrir par une force invincible; la même force qui nous pousse à marcher sur le bord d'un abîme, à consulter un sorcier, à entrer dans une maison de jeu.
V
LA CONFESSION 155
Le mot qu'il cherchait lui échappait toujours. A la fin il trouva ce qu'il cherchait; son regard tomba d'aplomb sur le mot meurtre, et c'est à peine encore s'il pouvait lire : le mot était écrit sous ses regards, et il ne pouvait pas l'épeler. Cependant il rappela ses esprits égarés, il lut jusqu'au bout ce mot meurtre qui lui pesait sur la conscience comme un fardeau; mais encore une fois le dictionnaire était impitoyable. Anatole devait recommencer sa course à travers cette lugubre nomenclature; car la langue des lois n'est pas comme la langue de la pénitence; on lisait dans le dictionnaire :
« Meurtre, cherchez tuer. »
Et il chercha le mot tuer, et il le lut; et dans un grand nombre de crimes il ne trouva pas le crime dont il était coupable ; l'imagination du casuiste n'avait pas été jusqu'à trouver cette première nuit des noces, cette sanglante fantaisie; l'écrivain ecclésias- tique avait monté, il est vrai, l'échelle du meurtre
456 LA CONFESSION
jusqu'à son dernier échelon ; mais arrivée à cet échelon inconnu, cette pensée chrétienne, si souvent profane et cynique, s'était arrêtée ; le docteur en droit canon avait eu peur à l'aspect de ce lit nuptial changé en lit funèbre, à ce cri d'amour qui est un cri de mort. « Je ne trouverai pas mon crime dans ce livre, pensait Anatole; pas un mot qui le regarde comme possible, pas une espérance pour moi ; je suis en dehors de ce livre, en dehors delà confession de ce prêtre, qui, après m'avoir entendu, ira feuilleter dans son dictionnaire, et ne saura que me répondre quand il verra que mon meurtre n'est pas prévu ! »
Au moment où il sortait du presbytère, tout en larmes, il rencontra le curé du village qui descendait de son cheval. Anatole s'arrêta un instant sur le seuil de la porte; il y avait en effet plaisir à voir cette bonne et calme figure de curé qui revient au pas de sa pro- menade du matin, qui arrête doucement sa monture vis-à-vis le cep de vigne de sa maison, qui flatte son
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coursier de sa grosse main, et qui se laisse couler jusqu'à terre comme s'il descendait du ciel.
« Ah! monsieur le curé, lui dit Anatole en s'éloi- gnant, que votre Dictionnaire des cas de conscience est incomplet! »
XXVIII
Passez, passez, toujours. Musique de M. Àubert.
En général, quel que soit votre chagrin, il es tbien rare qu'un sarcasme improvisé ne vous soulage quel- que peu. L'homme malheureux est plus fier d'un bon mot qu'il aura trouvé par hasard, qu'il ne erait fier d'une bonne action; pour l'homme qui souffre, une bonne action est une nécessité, un mot spirituel esj
1S8 LA CONFESSION
un conire-sens, un hasard dont il a toujours droit de s'étonner.
Anatole se sentit donc quelque peu satisfait en sor- tant de cette cure de village ; il venait d'échapper au Dictionnaire des cas de conscience, au confessionnal du vulgaire, à ce châtiment chrétien si minutieuse- ment calculé, à ce bonhomme sacerdotal qui peut-être était encore debout à sa porte cherchant à comprendre le sens de ces paroles : « Ah ! monsieur le curé, que votre Dictionnaire des cas de conscience est in- complet! »
« Le pauvre homme, pensait Anatole, s'imagine peut-être qu'il n'a pas la bonne édition du Diction- naire! » et il eut presque un sourire sur ses lèvres blanches et pâles qui se colorèrent un peu.
En même temps il s'avançait là-bas sous les grands peupliers, et, après avoir descendu la colline, il se trouva sur le bord de la rivière où le bac se balançait mollement sous les ondes vertes et transparentes,
LA CONFESSION '59
attendant que l'heure fût venue de porter le dîner aux laboureurs de la rive opposée.
Qui n'a pas vu un bac villageois? Ce large bateau au niveau de l'onde, fixé dans l'air par une corde ; ce pont ambulant chargé d'hommes, de bestiaux, de charrues, d'enfants qui jouent : toute la fortune d'un village. C'est un repos dans le jour; le pont flottant se met en route aux premiers chants du coq, il revient le soir à la clarté des étoiles, le batelier le fixe sur la rive, et tout est dit; voilà jusqu'à demain un coin de terre séparé du reste du monde; la herse est baissée, le pont-levis s'élève, innocente défense de cette féo- dalité champêtre dont un pâtre est le seigneur.
Pour le moment le vaisseau était à l'ancre, le gou- vernail flottait indécis ; la batelière se tenait assise sur le banc de poupe occupée à voir couler l'eau; la bate- lière était grande et robuste, gros bras grossis par le hâle, rudes mains, noir visage, blanches dents ; et le vieux chapeau de paille, le mouchoir rouge, et autour
160 LA CONFESSION
d'elle cette délicieuse odeur de goudron, préférable mille fois à toutes les senteurs dont se couvrent nos petits-maîtres de Paris.
« Mon Dieu! monsieur, dit la batelière, je ne puis guère vous passer à présent, Vangelus va sonner dans un quart-d'heure, mon petit Jean qui rame pour son père, est allé chercher mon dîner, je suis seule et j'attends le passage de midi.
— Eh bien, ma bonne, dit Anatole, j'attendrai Vangelus et votre petit Jean^ Vous aimez donc bien votre petit Jean?
— Ah I monsieur, mon pauvre Jean est un homme pour moi. 11 n'a pas dix ans et déjà il remplace son père; ça travaille et ça chante à faire plaisir; il se réveille le premier le matin, il se couche le dernier, après avoir chanté tout le jour; sans notre Jean, mon mari et moi nous serions morts de faim cet hiver avec les chagrins de l'autre enfant.
— Vous avez un autre enfant, bonne femme? reprit
LA CONFESSION 161
Anatole; et celui-là qu'a-t-il fait, je vous prie, pour vous donner tant de chagrins?
— Hélas ! reprit la batelière, c'est une histoire : mon aîné était prêtre, monsieur, il ne l'est plus, et nous ne savons qu'en faire à présent.
— Et comment cela est-il arrivé? dit le jeune homme; racontez-moi cela, je vous prie, bonne femme, je m'y intéresse au dernier point.
— C'est l'orgueil qui nous a perdus, monsieur. Vous voyez d'ici celle petite maison blanche auprès de la saulée : nous avion? hérité de cette maison et de cinq journaux de bonne terre, nous aurions été riches avec cela; mais j'eus l'idée de faire un curé de mon Ambroise : j'ai voulu avoir un fils qui fût salué, à son tour, qui allât dîner au château, qui dît la messe. Nous avons vendu cette jolie maison et ces cinq jour- naux de terre, pour faire étudier notre enfant; il lisait dans tous les livres, il était déjà rasé, il allait être vi- caire quelque part, quand un grand malheur lui est
162 LA CONFESSION
arrivé, le pauvre enfant ! Car voyez-vous, monsieur, je ne puis croire qu'il ait été criminel ; il était jeune homme, mais brave et honnête, il n'avait jamais été fier avec son père, et il dînait toujours avec moi quand il venait en vacances. 0 maudite robe noire, que tu nous as fait de mal ! »
Et la pauvre femme se désolait; puis elle reprenait son récit, voyant qu'Anatole l'écoutait toujours.
« L'automne passé, la pêche avait été bonne; la foire avait fait gagner notre bac, si bien que nous avions amassé, mon mari, mon petit Jean et moi, douze petits écus, bon argent. — Femme, dit un soir mon pauvre homme, et ce soir-là le vent soufflait, la rivière grondait et les feuilles jaunies battaient contre nos vitres ; femme, dit-il, voici douze bons écus qui nous serviront à passer l'hiver; que ferons-nous de ces douze écus ?
»Jean ne répondit pas, ni moi non plus ; nous avions employé cet argent dans notre pensée, mon fils et moi.
LA CONFESSION 163
» — Peut-être, reprit notre homme, voyant qu'on ne lui répondait pas, peut-être ferions-nous bien d'acheter un porc, à notre voisin Jean -Pied; le petit porc nous conviendrait, il est gros et gras et prêt à tuer ; nous le salerons, nous le fumerons, et au moins cet hiver nous aurons quelque joie dans nos repas, et nous n'en serons pas réduits à la misérable nourriture de l'hiver passé; non pas que je parle pour moi, femme, mais pour toi et pour notre petit Jean qui est dans sa crois- sance et qui a besoin de manger un peu de viande tous les jours.
» Cette dernière raison me fit mal, mon dernier en- fant avait tant souffert, que je n'avais rien à répondre à son père; mais notre Jean reprit aussitôt:
» — Père, n'achète pas le porc à Jean-Pied, je vis fort bien sans manger de viande; tout le monde dit que je suis aussi grand qtie toi ! Je sais bien, si tu voulais, ce que tu devrais faire de nos douze écus,
« — Et quoi donc? dit mon homme, quoi donc ? si
164 LA CONFESSIOiN
ce n'est de nous mettre un peu à l'aise; de l'acheter une veste neuve, à toi, mon enfant, qui es presque tout nu, et des sabots à ta mère, et àmoi un peu d'eau-de-vie pour me réchauffer quand je suis à pê- cher dans l'eau jusqu'au genou ?
» Jen'osais plus répondre aux raisons de mon pauvre homme, mais Jean vint à mon secours.
» — Père, dit-il en se levant, mon aîné est prêtre, il n'a pas de robe noire, pas de chapeau à trois cornes; il faut lui acheter un chapeau a trois cornes et une robe noire; nous mangerons encore du pain cet hi- ver et ma mère me raccommodera ma jaquette.
» — 0 mon Dieu ! que mon Jean était beau, parlant ainsi ! j'en pleure encore, monsieur !
» — Fils, dit le père, je n'ai rien à te refuser, excepté cette robe noire. Ces douze écus seront pour toi, pour ta mère et pour moi; pour ta mère et pour toi, enfant, et pour ton père. Ton frère est bien nourri, bien chauffé; il a un lit et des draps et autant de couver-
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tures qu'il en veut; nous couchons sur la paille, re- couverts de nos habits d'été ; il ne jeûne que pendant quarante jours, nous jeûnons toute l'année, et le dimanche nous serions heureux de dîner comme lui à ses jours de jeûne. Qu'on ne me parle pas de cette robe et de ce chapeau; qu'on ne m'en parle pas ! femme, je ne veux pas.
» — Hélas ! dis-je à notre homme, il ne lui faut plus que cette robe et ce chapeau pour être prêtre. Encore ce sacrifice, notre homme, encore l'hiver à passer ; aimes-tu donc mieux voir au manteau de la cheminée un morceau de lard que devoir ton fils assis plus haut que les chantres de l'église et te donnant sa béné- diction ?
» — Oui, père, reprit Jean, on méprise mon frère; on lui demande où est sa robe ? Il faut qu'il ait une robe, mon père ; donne-lui les douze écus.
»Le père reprenait : Si je donne ces douze écus, c'est notre mort. Prends ces douze écus, Jean, prends-les,
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je te les dorme, et non à ton frère ; ton frère nous a ruinés; nous avons pour lui vendu la vigne de Ion oncle Robin, la maison et la vigne de mon frère le richard: toute notre fortune a passé dans le séminaire. Tu verras, mon fils, qu'il faudra que je vende mes filets et mon bac ! Puis il se retournait vers moi : — Femme, femme, disait-il, nous aurons un prêtre au lit de mort, peut-être. Puis il tirait de sa paillasse les douze écus, il les co^nptait un à un ; il en compta onze en soupirant.
» Il s'arrêta au douzième écu.
» — Jean, dit-il, voilà un écu qui sera pour toi, je veux le dépenser pour toi, Jean ; tu achèteras pour toi de la galette, des dragées, des pruneaux de Tours, du sucre d'orge, un couteau à tire-bouchon, toutes sortes de bonnes choses ; les hochets de ton frère sont plus chers, mon enfant. Allons, prends cet écu, qu'il ne soit pas dit que tu sois le seul qui n'ait pas perdu notre argent; dépense quelque chose, Jean, pour ne
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pas trop faire rougir ton frère. Allons, mon fils, viens à la fête, tu danseras et tu donneras deux sous pour la contredanse. Et mon pauvre homme prit son fils dans ses bras, le baisa en pleurant, tenant toujours son dernier écu.
» Oh ! monsieur, c'est qu'il en coûte bien cher pour faire un prêtre ! On dit aux parents : Ça ne vous coû- tera rien, et à chaque instant il faut payer quelque chose; il faut donner son pauvre argent à un homme noir qui ne vous dit même pas merci, et on vit de pain, et on laisse son bac prendre l'eau. »
En même temps, la pauvre femme retirait une de ses rames pour rejeter l'eau qui se faisait jourà travers les fentes du bateau.
468 LA CONFESSION
XXIX
Qui sommeille est bientôt réveillé. Poésies du roi de Bavière.
En même temps accourait le petit Jean ; il était couvert de sueur et tout essoufflé; il apportait le dîner de sa mère; le pauvre enfant élait nu-pieds, en guenilles, un mauvais chapeau d'homme sur sa tête, et les yeux couverts par ses cheveux qu'il écartait de temps à autre.
« Voici Jean, » dit la mère à Anatole, et Anatole regardait Jean avec attendrissement et respect.
« Jean, dit la bonne femme, pendant que je mange, raconte à monsieur l'histoire de notre abbé, de ton frère, et surtout ne pleure pas, mon fils; ne pleure pas, cela me fait trop de mal. »
LA CONFESSION 169
Jean mit son chapeau par terre, et ayant relevé ses cheveux et essuyé son nez avec son bras :
« Mon pauvre frère, dit-il, il" m'a raconté cette histoire trois fois, monsieur; il a été tenté par le diable le jour oii il eut gagné assez d'argent pour aller commander sa soutane. Car mon frère gagne de l'argent, monsieur : il dit des messes et des enterre- ments, et il nous a fait souvent passer de l'argent et à moi des habits; c'est lui qui m'a donné les souliers que j'ai à la maison et le chapeau que voilà : il est très-bon pour nous, mon frère. »
Ce mensonge héroïque fut débité d'un grand sang- froid par l'enfant, qui regardait sa mère d'un œil suppliant, de peur d'être démenti.
« Voici donc, reprit Jean, ce que je sais de ce malheur.
« Mon frère n'était jamais sorti du séminaire. Il n'avait jamais traversé ces rues de Paris toutes pleines d'iniquités; il était pur et innocent, mon
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470 LA CONFESSION
frère. Ce jour-là il allait commander une robe : il avait pris douze écus sur son argent; il monte chez la femme qui fait les robes sacrées du séminaire : il frappe à la porte ; une petite fille vient lui ouvrir. Voilà.
» Quand mon frère, qui est pourtant un abbé ton- suré, vit que la vieille habilleuse n'y était pas et au contraire que c'était la jeune, il se mit à vouloir redescendre, mais il n'osa pas, et il entra, le mal- heureux, quand elle lui dit : « Entrez, s'il vous plaît; donnez-vous la peine d'entrer, monsieur l'abbé. »
Anatole écoutait de toute son âme le récit de Jean; sa bonne mère, qui savait si bien cette cruelle histoire, se mit aussi à prêter l'oreille, oubliant d'achever son frugal repas.
Jean reprit :
« Elle dit donc à mon frère : Entrez ! il entra. Que voulez-vous, monsieur l'abbé? — Je voudrais une robe, mademoiselle, dit-il. Voilà ce qu'elle reprit:
LA CONFESSION 171
Ça se peut; comment voulez-vous votre robe, mon- sieur l'abbé? Car elle disait toujours monsieur l'abbé.
» — Je voudrais, dit mon frère, une robe pour neuf écus. Il gardait deux écus pour un chapeau doublé en soie violette, pour se présenter.
» — Pour neuf écus, dit la petite, vous n'aurez pas un beau drap, un beau ruban moiré, un rabat très-fin et une culotte large; c'est à peine si vous aurez un petit manteau comme aux pompes funèbres; cepen- dant vous pouvez être assez propre à ce prix-là : il ne s'agit que de savoir comment vous voulez que cela soit fait.
» — Mais, reprit mon frère, comme on fait les robes de prêtre pour neuf écus.
» — J'entends bien, dit la petite, mais il faut que votre robe soit à la mode, qu'elle laisse voir votre jambe, que le cordon soit relevé autour de vos reins et vous prenne bien la taille , à peu près comme ma ceinture; regardez-moi.
172 LA CONFESSION
» Mon frère, qui n'avait pas encore levé les yeux, leva les yeux par malheur. Il m'a juré, monsieur, que cette petite habilleuse était brillante de feu ; il ne lui vit pas de ceinture, il ne lui vit qu'une tête in- fernale : ses mains brûlèrent; la fille continuait toujours :
» — Voyez, disait-elle, votre ceinture montera là; et elle appuya un doigt sur sa poitrine, lourd comme le doigt de Satan ; elle resta ainsi deux minutes, suivant mon frère du regard.
» Alors mon frère fut tout à fait ébloui ; il chancela ; il voulut s'appuyer, il s'appuya, il ne sait plus sur quoi, mais il sentit sous ses deux mains la ceinture dont l'habilleuse lui avait parlé, et qu'il n'avait pas vue d'abord.
» Il sentit sous sa main droite quelque chose qui battait, et au-dessus de chaque main un mouvement convulsif; c'était un miracle de l'esprit des ténèbres, un fantôme ! Mon pauvre frère pensa mourir.
LA CONFESSION 173
» La petite fille oublia ses robes sacrées ; elle ne parla plus à mon frère, mon frère ne lui parla plus ; il sentait ses pieds cloués à terre, et il serait encore là, si la vieille habilleuse ne fût rentrée brusquement.
» Le charme cessa.
»Mon frère, qui se croyait possédé, rentra au sémi- naire, ne songeant pas plus à sa robe que s'il en avait eu deux.
» Un jour après, le supérieur a renvoyé mon pauvre frère, sans pain, sans chaumière, sans même savoir un métier. Mon père ne veut pas voir mon frère; mon frère est oisif comme si ce n'était jamais dimanche; on dit qu'il n'est bon à rien; et sa robe s'est usée depuis ce temps ; cette robe si bien faite I ce cordon si bien placé ! »
Ici l'enfant pleura, la mère versa une larme : l'an- gelus sonna. Les femmes de laboureurs remplissaient le bac, le bateau se mit en route ; on toucha la rive opposée, et les deux grands arbres qui forment la
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limite; Anatole embrassa l'enfant : « Rends à ton père ces douze écus de ma part, mon enfant. »
Et il suivit sa route en songeant qu'il donnerait ce pauvre abbé à la première femme de sa connaissance qui aurait besoin d'un lecteur. « Cette fois sa robe lui servira, comme sert une livrée, » pensait-il.
XXX
Nous avons eu des recettes pour faire des religions ; Mahomet est le dernier qui s'en soit servi; il a perdu la recette et personne n'y a plus foi.
Prenez un bel homme.
Le Juif errant.
Ainsi il était moins avancé que le premier jour ! Il avait déjà interrogé bien des hommes dans le sacer- doce sans avoir été compris par les uns, sans pouvoir
LA CONFESSION 175
se confier aux autres. A force de réfléchir et d'étudier les hommes, il imagina que la croyance manquait aux uns, et que les lumières manquaient aux autres; bien plus, de cet état de malaise, dont il ne pouvait sortir, il en serait venu à tirer la conséquence que le dogme catholique était affaibli, épuisé ; que la vieillesse, qui a frappé d'un coup mortel tant de religions et tant d'em- pires, avait porté sur nos croyances religieuses sa main de fer; que sa foi était une foi vaine et ridicule dont il n'avait plus qu'à rougir : mais le malheur ar- rêtait ces funestes pensées dans son âme; il avait trop besoin de religion pour ne pas y croire, pour ne pas en vouloir une à tout prix.
Certainement l'époque était favorable pour chercher toutes les religions possibles, excepté la nôtre. L'intro- duction del'écoledeSocrate, le triomphe du spiritua- lisme sur la sensation, et le profond dégoût des géné- rations présentes pour le spectacle si usé de grandes actions et de petits hommes qu'on appelle l'histoire,
176 LA CONFESSION
tant d'influences nationales et surtout étrangères, tout cela devait pousser quelques hommes à la tête exaltée à fonder quelque chose de plus durable qu'un empire, à convoiter une vie plus longue que celle des héros. Ce n'était pas trop peut-être pour les ambitieux de nos jours de vouloir se faire dieux quand il n'était per- sonne qui n'eût été roi une fois dans sa vie; de là des sectes, des hérésies, des théogonies nouvelles, un Olympe bourgeois, et enfin des religions naissantes qui n'attendent plus pour voir leurs évangélistes que la passion, le martyre et la prière qui se cache dans les catacombes au milieu de la nuit.
« Croyez-moi, » disait à Anatole un jeune sceptique plein d'insouciance et ignorant autant qu'il faut l'être pour douter de tout; « croyez-moi, mon cher, renoncez à ce curieux besoin de savoir le dernier mot de ces croyances que le xviii® siècle a si fort ébranlées. Ce serait une étude sans attraits comme l'étude de toutes les sciences qui n'ont plus de progrès à faire, comme
LA CONFESSION 177
léseraient les sciences mathématiques si elles n'avaient plus d'inconnues, Regardez plutôt autour de vous tous les systèmes religieux qui nous encombrent ; mais, je vous prie, prenez une loupe, et baissez-vous pour mieux voir. Ne remarquez-vous pas toutes ces petites religions 'qui s'agitent. Mahomet en bonnet carré et en robe noire ; Mahomet en frac de chasseur, qui médite un nouveau Koran dans une chasse aux perdrix; Mahomet gui sort du collège et qui fait des lois d'abstinence et déjeune pour arriver plus vite aux liouris du paradis ? Qui de nous n'a pas été Mahomet ? qui n'a pas demandé des autels avant même d'intriguer pour une division générale? Les prophètes ne se comptent plus. Les bonnes femmes prophétisent au coin de leur feu et dans les halles; les professeurs prophétisent dans leurs chaires ; on est prophète même dans son pays aujourd'hui, ne fût-ce que pour faire .mentir la sagesse des nations. » Puis il reprenait avec un ton inspiré:
178 LA CONFESSION
« Voulez-vous croire? voulez-vous une religion toute nouvelle, moa fils? Saint-Simon vous tend les bras, Saint-Simon dontles disciples ardents sont partis de l'industrialisme pour arriver au mysticisme ; c'est saint Paul qui les conduit dans cette voie de régéné- ration nouvelle; le pape visible de cette religion née d'hier a fait ses études avec moi, je vous donnerai une recommandation pour lui, si vous voulez.
— Pour ma part, reprit un autre philosophe, j'aime mieux en fait de régénérateur l'abbé Œgger que Saint- Simon; l'abbé Œgger a laissé l'industrialisme de côté, comme la tache originelle de notre époque; le but des saint'simonistes est le point de départ de la religion de l'abbé; jugez où il arrivera. Plus modeste que ceux qui ont choisi saint Paul pour patron, il a choisi Ju- das Iscariote, l'apôtre aux cinq deniers ; peut-être est- ce par la raison qui a réhabilité parmi nous Aristo- phane, celui-là même qui trahit Socrate; car la révision pour l'histoire moderne est la même que pour l'histoire
LA CONFESSION 479
sacrée, tout se touche : Mahomet cL Bonaparte, saint Augustin et J.-J. Rousseau, Aristophane et Judas, Anitus et Luther.
» Seulement pour faire un Dieu, l'abbé Œgger de- mande un temple, pendant que les théophilanthropes, autres sectaires qui ont aussi leur dieu, ne demandent pour temple que l'univers; ce qui aplanit, tu le vois, de grandes difficultés. »
Ainsi parlait le jeune homme; son tun railleur allait au cœur d'Anatole; il ne concevait pas qu'on pût rire ainsi de ces grandes questions, et il était tellement agité, qu'il ne voyait pas que la première division reli- gieuse venait de tous ces contrefacteurs dont on lui parlait.
Après un instant de silence :
« Vous qui vous entendez si bien en religions, dit Anatole à son ami, comment comprenez-vous la fin du monde ? *
—J'ai un système à moi, répondit l'autre ; le monde
180 LA CONFESSION
ne périra ni par l'eau, ni par le feu ; il ne sera pas heurté par une comète; il a une manière plus naturelle de finir.
» Le jour oîi toutes^les intelligences seront égales dans le monde moral ;
» Le jour oîi il n'y aura plus ni montagnes ni vallons dans le monde physique;
» Ce jour-là sera notre dernier jour.
» Autrement dit, le monde finira par aplatissement. Du train dont nous allons, il sera peut-être fini demain. »
LA CONFESSION 48<
XXXI
Prenez mon ours.
H. Scr': ■.
Vous ne comprenez rien aux paraboles. Évangile.
« Te voilà bien inquiet, mon frère, dit un esprit fort de la troupe; rien n'est simple comme cette histoire des religions après laquelle tu parais courir. Les gros livres de Dupuis, si stupides et si fatigants, l'Essai sur les mœurs de Voltaire, Voltaire lui-même et tous les encyclopédistes ne t'en apprendront jamais autant à ce sujet que l'histoire de la soupe aux cailloux.
« Veux-tu que je te raconte l'histoire delà soupe aux
cailloux, cher Anatole? elle est vieille comme le temps.
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— Je veux bien savoir l'histoire de la soupe aux cailloux, » répondit-il.
Etle jeune homme raconta l'histoire de la soupe aux cailloux.
« Il y a de cela bien longtemps , avant Mahomet, avant Clovis, avant saint Pierre, un paysan et sa femme sortirent de bon matin pour aller travailler à la terre. « Prenez bien garde, dirent-ils à leurs enfants, d'ouvrir la porte à personne. Si quelque soldat vous dit : Ouvrez-moi, répondez : Nous n'avons pas de vin. A un voyageur, dites-lui : Passez votre chemin. A un mendiant, criez-lui : Dieu vous assiste! et tenez-vous tranquilles jusqu'à notre retour. »
» Les enfants promirent d'être bien sages et de ne pas ouvrir la porte, et les parents s'éloignèrent bien rassurés.
» Arrivèrent à la porte de la chaumière des soldats à qui on dit : « Nous n'avons pas de vin; » des voya- geurs : « Passez votre chemin, voyageurs ; » des men-
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diants : « Dieu vous assiste! » Et la porte ne fut pas ouverte une seule fois.
» Vint un moine ; ils n'avaient rien de particulier à dire au moine, et ils lui dirent : « Nous n'avons pas de vin; passez votre chemin; que Dieu vous assiste!» Et la porte ne s'ouvrit pas.
« J'en suis fâché, dit le moine aux enfants; j'aurais voulu, avant de poursuivre ma route, faire un chau- deau avec le caillou que voici. » Et il remettait son caillou dans sa besace, et sa besace sur son dos.
» Les enfants, qui n'avaient jamais vu faire la soupe avec un caillou, rappelèrent le moine et lui crièrent par la fenêtre : « Que vous faut-il?
» -- Il me faudrait un pot de terre, » dit le moine.
» Les enfants lui descendirent un pot déterre parla fenêtre; le moine y plaça son caillou avec soin.
»I1 s'agenouilla devant le pot, et fit semblant d'attiser le feu, d'un souffle robuste; les enfants étaientin- téressés au dernier point.
484 LA CONFESSION
« Si j'avais de l'eau dans ce pot, reprit le moine, mon caillou serait cuit bien plus tôt. »
» Et le pot fut rempli d'eau à l'instant.
» Mes enfants, dit le moine l'instant d'après, mon eau serait bienplus tôt bouillante si vous me permettiez de mettre ce pot sur votre feu. »
» On ouvrit la porte au moine, et il plaça le pot sur le feu que les enfants venaient de ranimer,
» Le moine attendit que l'eau fût bouillante :
» A présent, mes chers petits, dit-il à ses hôtes, mon caillou est cuit à point, ma soupe sera bientôt faite, me refuserez-vous un peu de sel pour l'assaison- nement? »
» Les enfants lui donnèrent du sel.
« Et vous, ma jolie fille aux yeux bleus, ne me couperez-vous pas bien un peu d'oseille dans votre jardin? mon bouillon en sera bien meilleur. »
» La jeune fille alla couper de l'oseille dans le jardin.
LA CONFESSION 185
«Pour loi, mon gros garçon, dit le frère, en s'adressant au cadet de la famille qui ouvrait de grands yeux, attendant que le caillou fût cuit, ne pourrais-tu pas jeter toi-même dans ce pot la moitié de ce morceau de lard? Quand le lard sera dans le pot, mon caillou sera cuit, mes enfants, ma soupe sera faite; vous verrez une blanche écume s'élever sur les bords, et je n'aurai plus qu'à tremper ma soupe avec le morceau de pain que vous me donnerez. »
» On donna au moine un morceau de pain ; il le coupa lui-même par tranches égales dans une écuelle de bois, après quoi il jeta sur ce pain le bouillon qui écumait dans le pot; une bonne odeur de cuisine remplit la chaumière.
« C'est vraiment une bonne soupe qu'il a faite avec ce caillou, disaient les enfants; » en même temps, les narinespro fondement ouvertes, ils contemplaient cette bonne soupe, dans toute l'attitude de la convoitise et d'un violent appétit.
486 LA CONFESSION
» Le moine se mit à table et mangea le potage.
« Oh! le bon potage! mes enfants, quel bien il me fait ! que j'avais faim ! » Les enfants auraient bien voulu goûter du potage; ils avaient donné pour le faire leur pain et leur lard de la journée ; mais le moine vida l'écuelle en un clin d'œil.
» Quand il eut fini et qu'il se fut bien reposé : « En- fants, dit-il, vos parents ont eu tort de vous défendre
d'ouvrir à un pauvre moine comme moi.
*
» Je vous donne le caillou qui m'a fait de si bonne soupe, pour vous récompenser de votre belle action.» Et il s'éloigna, regardé comme un saint par les enfants qui n'eurent rien de plus pressé que de replacer leur caillou, en guise de pot-au-feu.
» Voilà, mon ami, l'histoire de la soupe au caillou. C'est à peu près l'histoire de tous les pouvoirs de ce monde, autel ou trône, terre ou ciel.
» Heureux celui qui joue le rôle du caillou ! »
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XXXII
Il n'y a qu'une vie; la vie con- templative.
Ou celle du poisson dans l'eau. Johniton.
C'est ainsi qu'il s'arrêtait encore à ses vieilles ha- bitudes de scepticisme. Cette étude, dont le Lut lui échappait toujours, n'était pas sans charmes; il mar- chait au hasard, il est vrai, mais non pas si fort au hasard qu'il ne comprît très-bien qu'il faudrait s'arrêter tôt ou tard ; comme les enfants qui vont à l'école, il prenait le plus long, voilà tout.
Vous comprenez donc qu'il dut entendre bien des histoires relatives au sujet qui l'intéressait; qu'on lui raconta bien des faits qui touchaient au clergé,
188 LA CONFESSION
aux doctrines; bien des hauts faits, bien des vertus, quelquefois des crimes atroces. Il écoutait tout cela avec assez de calme, comme un général qui va livrer une bataille décisive, qui prend ses notes, et qui interroge les moindres espions avant le combat.
« Je vous assure, monsieur, que ce qui fait un prêtre, c'est son bréviaire ; il n'y a que le bréviaire pour un prêtre; le bréviaire, c'est sa vertu, c'est sa science, sa vie, lui tout entier; c'est sa vocation sur la terre et son plaidoyer dans le ciel. »
L'homme qui parlait ainsi à Anatole était un hon- nête concierge de son hôtel, un pauvre diable, très- philosophe et fort peu moraliste, qui avait voyagé une année entière avec un abbé, savant astronome que le gouvernement envoyait dans la mer du Sud pour observer le passage de Vénus.
De sorte qu'il avait une profonde connaissance du mérite, des vertus et des travers de cet abbé.
Partis tous deux de Fontainebleau pour aller à
LA CONFESSION < 89
Marseille, ils ne s'étaient arrêtés nulle part que pour dire le bréviaire ; prime , à Fontainebleau quand ils auraient pu se promener dans les galeries du palais; tierce, à Nevers, à côté de la boutique du menuisier; sexte, à Moulins, sans acheter un petit couteau; nones, à Lyon, au pied même du château de Pierre- Encise, où fut enfermé le chevalier de Cinq-Mars; vêpres et compiles, en descendant le Rhône, en effleurant Vienne, Condrieu, Saint-Pierre-de-Bœuf, si joli et si inconnu, Valence, Aix; ils disaient matines et laudes quand ils entrèrent à Marseille.
Sans compter qu'ils recommencèrent en s' éloignant du port.
« Mais, monsieur, disait le pauvre homme à son abbé, pourquoi donc toujours le bréviaire? le bré- viaire sur terre et sur mer? » A quoi l'abbé ré- pondait :
« J'ai dix mille francs pour dire mon bréviaire,
et je le dirais dans l'autre monde à ce prix-là.
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490 LA CONFESSION
— Mais pourtant les réponses sont bien longues, reprenait le secrétaire.
— Et d'un latin as^ez barbare, disait l'abbé.
— Et ne pourriez-vous pas, monsieur, abréger ces légendes, une fois que vous savez la vie des saints?
— Je le pourrais par dispense du pape, mon fils.
— Et pourriez-vous de même abréger les leçons de l'écriture occurrente, sachant la Bible comme vous la savez?
— Je le pourrais par dispense du pape.
— Et un savant astronome comme vous pourrait-il omettre le bréviaire dans le moment du passage devenus?
— Je le pourrais par dispense du pape. »
Mais comme ils n'avaient pas de dispense du pape, ils continuaient à réciter le bréviaire, ce qui avec le jeu d'échecs, le mal de mer, les rafales et le sommeil, abrégeait merveilleusement les heures dans cette vaste mer.
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XXXIII
C'était au bombardement, il y a bien longtemps de cela.
Il est dur de se briser contre le roc. La Tempête,
Ils eurent bientôt perdu de vue la côte de Provence, laissé à l'est les îles de Corse et de Sardaigne, et dé- passé les îles Minorque ; déjà même ils approchaient des côtes de Barbarie, lorsque monsieur l'abbé, qui à l'astronomie joignait un peu d'érudition, se mit à raconter à qui voulait l'entendre comment Carlhage fut fondée par le dieu Neptune et renversée par le dieu Mars aidé des Romains; il allait même parler de saint Augustin et d'Hippone, lorsque l'on aperçut deux chebecs algériens dans le lointain.
L'officier de quart cria aux armes. Les soldats
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s'avancèrent sur le pont; les passagers descendirent à fond de cale ; le pilote vira de bord, et le vaisseau se mit à fuir de toutes ses voiles.
L'abbé disait son bréviaire.
Quand le danger fut passé : « Je voudrais bien savoir, dit l'abbé, pourquoi les Provençaux, les Espagnols, les Génois, les Napolitains ne se liguent pas pour détruire ce repaire de brigands, et pour foudroyer encore ce méchant rocher qui leur interdit les deux mers?
~ Vous verrez, reprit un profond politique, que c'est parce que les Anglais ne veulent pas. »
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XXXIV
Notre vaisseau dans une paix profonde.
Pierrot.
On approchait de l'Espagne, et déjà l'abbé poin- tait ses lunettes du côté du royaume de Murcie, es- pérant entrevoir au moins le clocher de l'église où repose l'astronome Alphonse, roi de Castille, lors- qu'on aperçut Grenade,
« Pourriez-vous me dire, monsieur l'abbé, de- manda notre philosophe, pourquoi les Espagnols ont chassé les Maures de Grenade? Il n'y avait donc pas de place pour eux? »
Monsieur l'abbé lui expliqua que les Maures étaient musulmans, et que le roi les chassa comme tels;
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qu'ils portaient un turban, et que Philippe II les fit brûler.
Qu'il n'en savait pas d'autres raisons.
Ainsi devisant, on perdit de vue le port de Malaga; et avant que monsieur l'abbé eût dit deux fois son bréviaire, on aperçut les tours de Gibraltar.
Et les Français qui étaient là s'emportèrent tout haut contre la lâcheté des Espagnols qui avaient abandonné cet entrepôt de fièvre jaune à l'Angleterre.
Et monsieur l'abbé trouvait qu'il n'y avait pas grand mal à cela, et il s'occupait toujours des différents lieux, des planètes, des étoiles fixes et de la voie lactée, et de son bréviaire par-dessus tout.
Après cela, faites donc des guerres de religion et des blocus, élevez des bûchers ou baptisez les Maures.
L'Église vous en saura bon gré.
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XXXV
Sur les ruines de Lisbonne. Candide.
Ainsi voyageant, il fallait une tempête. Quel voyageur n'a pas sa tempête , une tempête terrible? Le vent, les flots, les mâts qui crient et se rompent, des bras qui s'élèvent vers les cieux, des femmes éplorées, des soldats qui ne jurent plus ; après quoi il faut bien que tout s'apaise. Ainsi fut-il fait; on aperçut les îles du Cap-Vert et le vaisseau débarqua à San-Yago.
A San-Yago , ils rencontrèrent un marchand né- grier. « J'aime mieux vendre des hommes de la Côle- d'Or, disait-il, que des bœufs d'Irlande ; j'y gagne
1D6 LA CONFESSION
davantage, et les nègres sont à meilleur prix que les bœufs.
— Mais la loi? disait le naïf secrétaire qui s'éton- nait toujours de tout.
— La loi, reprenait le marchand, est une sûreté dont aucune nation n'est la dupe, une parure factice à l'usage des niais et des sauvages de (erre ferme. Que voulez-vous que deviennent les colonies sans esclaves? L'Angleterre à elle seule exporte quarante mille nègres tous les ans; il n'y a pas de nation, avec une marine et quelque morceau de terre dans les deux Amériques, qui ne se livre à ce commerce. Les Français exploitent spécialement le Sénégal; les Hol- landais Saint-Georges de la Mina; les Danois chargent leurs esclaves à la rivière deVolta; les Portugais à Saint-Paul de Loanda et à Saint-Philippe de Ben- guela; les Anglaisa Sierra-Leone, au Cap-Appolinie, au Cap-Corse, à Juda, dans la rivière de Bénin, à Calbari, malgré l'intempérie de l'air, au Cap-de-
LA CONFESSION 197
Lope, àMazumba, au Cap-Secundo, àLoango. «Tout ce bétail est pour ces intrigants d'Anglais, » ajoutait le capitaine avec son rire moitié marchand, moitié boucher.
L'abbé, qui était près de là, n'entendit pas un mot de cette conversation; il lisait son bréviaire et les nègres le touchaient fort peu.
XXXVI
Rosa mystica.
La traversée de San-Yago à Rio-Janeiro est fort longue, ce qui fait que Rio-Janeiro paraît encore plus beau qu'on ne le dit. La ville est posée sur le pen- chant d'une colline, sous un beau ciel, vers le vingt- deuxième degré de latitude australe. L'or de Bahia et
198 LA CONFESSION
de Saint-Paul y coule en abondance; les améthystes et les topazes y brillent de toutes parts; c'est un pays fabuleux, d'autant plus qu'on y a parlé de bonne heure de constitution et de liberté.
Matelots, officiers, passagers, l'abbé et son secré- taire, tout le monde eut bientôt quitté le bord.
Le secrétaire se promena dans les rues, oïi il ren- contra de petits hommes fort laids qui lui demandè- rent s'il avait une cargaison, des livres de prières ou des rubans de femme à échanger contre de l'or.
Il vit sur les balcons des femmes chargées de re- liquaires, de médailles, de chapelets et de croix, qui lui jetaient dévotement des fleurs pour l'agacer.
Il vit dans toutes les rues des oratoires où l'on chantait des cantiques spirituels.
Tout est matière à chapelle pour un Portugais. Au bout d'une galerie ornée des neuf Muses et des dieux de l'Olympe, vous ouvrez une armoire, et la galerie profane devient une chapelle.
LA CONFESSION 499
Dans une salle à manger au plancher de mosaïque, et pleine encore de la fumée des vins et de l'odeur des mets, vous ouvrez un ample buffet, et la salle à man- ger devient une chapelle.
Dans le boudoir parfumé aux coussins moelleux, aux rideaux roses, aux vases d'albâtre, vous tirez un cordon, et le boudoir devient une chapelle.
« 0 la bonne ville pour dire votre bréviaire, mon- sieur l'abbé I »
XXXVII
Un animal dans la lune.
Cependant le vaisseau voguait toujours; on aperçut le Paraguay, on doubla le cap Horn , on salua de
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loin la baie de Saint-André, on débarqua à Lima pendant un tremblement de terre; on arriva enfin au pied des Cordillères : c'était là que monsieur l'abbé devait observer le passage de Vénus.
Les montagnes ! de la verdure, de hautes forêts, des fleuves qui tombent, des glaces éternelles, un roc nu, et au sommet l'aigle qui fait son nid, et puis le ciel! Produit d'un feu souterrain, œuvre gigan- tesque d'une comète, limon pétrifié du déluge, qu'im- porte? pourvu que la montagne soit haute et vieille comme le monde.
Vous êtes sur le mont Pichincha vous apercevez la mer comme le mince filet d'eau qui serpente dans les grandes herbes de votre village. Levez les yeux : le Chimborazo aux mille bras, géant revêtu d'un manteau de neige, domine en maître le roc sur lequel vous êtes assis : vous voilà entre deux abîmes , bien petit.
Même quand vous avez votre bréviaire à dire.
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Aussi l'abbé disait-il son bréviaire comme s'il eût été sur le montValérien.
Les lunettes étaient braquées, le télescope était tout préparé, le pendule se livrait à ses oscillations régulières ; on eût dit l'Observatoire de Paris. Prenez garde à Vénus, monsieur l'abbé !
Mais comme c'était l'heure des compiles, monsieur l'abbé tenait à les dire avant de fixer son œil à la lunette.
De sorte que la Vénus des Cordillères passa dans le ciel, assise sur un char de glace, traîné par deux colombes changeantes aux ailes chargées de givre.
Et monsieur l'abbé, qui était venu de si loin pour la voir, fut forcé de repartir comme il était venu.
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XXXVIII
Pure crème de cantharides. Byron.
On partit donc de Lima et on appareilla pour ren- trer dans la mer du Sud.
Monsieur l'abbé récitait encore son bréviaire plus souvent. Il étudiait plus que jamais les rubriques, les occurrences et les concurrences; la translation des fêtes le chagrinait ; il lisait les petites Heures de pré- férence; d'ailleurs il emportait du pays du quinquina une violente fièvre intermittente. Ses idées se croisaient et se confondaient : c'était un véritable délire, et il parlait à chaque instant de l'état du ciel et de ses petites Heures, des étoiles fixes et des Jours fériés, d'une commémoration et du passage de Vénus.
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D'ordinaire tout cela finissait par une espèce d'éva- nouissement, comme une intrigue avec une danseuse.
On lui parla, pour le distraire, des magots de la Chine, des bramines de Bénarès et des bayadères de Surate; mais rien ne put distraire l'abbé de sa fièvre et de sa lecture; l'une et l'autre, c'était un parti pris.
On fut obligé de le débarquer à Cayenne pour lui faire respirer un air pur.
Cayenne est le chef-lieu de la Guyane française. Habité d'abord vous savez par qui? Quels hommes et quelles femmes ! La prison et l'hôpital les ont forcés à devenir propriétaires là. Là, le rebut des Gaules ; le superflu de la corruption des grandes villes. Les hommes travaillaient et ne se plaignaient pas. Ils élevaient des maisons, défrichaient leurs champs, cultivaient la canne à sucre et le café, aussi bien que d'honnêtes Hollandais.
Les femmes étaient là comme partout, parées,
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musquées, et coquettes ! une vie çà et là, et innocentes comme si elles n'eussent pas été à Cayenne.
Le grand nombre avait eu l'intention formelle de faire le bonheur d'un mari; mais les hommes ne se mariaient plus de leur temps, et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
Quelques-unes avaient bien certainement toute la vertu qu'il fallait pour être recherchées en ma- riage; mais elles n'avaient pas de dot suffisante, et elles avaient été déportées à Cayenne faute de cent écus.
D'autres, poursuivies par des fils de famille, avaient d'abord été sourdes à leurs prières et à leurs larmes ; malheureusement les pauvres jeunes gens avaient voulu se percer le cœur sous les fenêtres de l'ingrate; il avait fallu les sauver de leurs propres fureurs : elles s'étaient sacrifiées à leur repos ; et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
A celles-ci il n'avait manqué qu'une mère indulgente
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qui sût dormir, une amie qui ne fût pas toujours à dire : « Eugénie, oîi vas-tu? » et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
A d'autres, c'était la raison opposée : elles avaient eu une mère tendre et facile; et voilà justement pour- quoi elles étaient à Cayenne.
Il y en avait qui se plaignaient amèrement d'avoir vu le jour dans le quartier des écoliers, rue de Sor- bonne et rue Saint-Jacques; à les entendre, elles n'auraient jamais vu Cayenne sans cela.
La foule de ces honnêtes personnes accusait toul haut les cartes de restaurateur, les loges grillées, la petite poste, les fiacres à stores, les chaumières d'été et d'hiver, les marchandes de modes de larue Vivienne, les promenades au bois de Boulogne, les pralines et les petits pâtés.
Quelques lingères accusaient le petit bonnet rond et le tablier de taffetas noir; d'autres s'en prenaient à leurs chapeaux de satin ; les plus sages en voulaient
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206 LA CONFESSION
aux chœurs de l'Opéra et aux rôles d'enfant qu'on leur avait fait jouer.
Plus d'une maudissait son maître de danse et son maître à chanter, et le piano, et les romances plain- tives qui commencent par Je t adore, et autres rêve- ries poétiques que son père allait lire à l'Athénée des Arts.
Pour une rose qui était tombée de son corset et qu'un galant cavalier lui avait rendue;
Pour un faux pas un jour d'hiver ;
Pour une élégie à rimes irréguhères sur un papier parfumé;
Pour un rêve;
Que de raisons d'être à Cayennel
Sans compter les cabinets de lecture, les bains sur la Seine, les bals masqués et la messe de minuit;
Et la pauvreté, mère de l'amour, comme disait Hésiode ;
Et les tuteurs dont le compte est à rendre ;
LA CONFESSION 207
Et les casernes, les financiers et les petits commis.
Il y avait surtout beaucoup de Normandes, qui s'étaient ennuyées d'être marchandées, d'avoir des pères avares et d'être déshéritées pour enrichir le fils aîné.
XXXIX
Taetus enim, tactus Lucrèce.
« Quoi donc? reprit Anatole, à Cayenne même votre abbé ne sut que dire son bréviaire : son bré- viaire pendant un tremblement de terre, son bréviaire sur terre et sur mer; pas un mouvement de pitié, pas un moment de bienfaisance, pas un cri d'admiration, pas une larme, rien d'un homme, rien que son livre
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relié de velours! Êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites là?
— Cela est si vrai, monsieur, qu'il est mort comme il avait vécu, en lisant son bréviaire et en se don- nant à lui-même un répons que je ne trouvais pas assez tôt.
» Et puis, continuait le narrateur, je vous assure qu'après le chapelet, le bréviaire est un grand bonheur. Ces prières qu'on murmure tout bas sans les com- prendre, cette musique sonore et pieuse qui ressemble à un rêve, ces grains luisants de chapelet qui glissent entre les doigts; cette contemplation sans fin pendant laquelle l'heure s'enfuit active et légère; ce livre qui vous suit partout, à la ville, à la campagne, qui monte en croupe avec vous, qui charme les heures de la navigation, qui vous console malade, qui vous récrée bien portant, qui se promène avec vous sous l'épais ombrage du parc ou entre les laitues du séminaire, sur ma parole, ce sont là de grands plaisirs à bon
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marché et toujours nouveaux, une étude sans ambition et sans regrets, une science aimable et facile. Le bréviaire pour le diacre, le chapelet pour le fidèle : voilà ce qui représente tout le sacerdoce, toute la foi. Moi, qui vous parle, j'ai conservé l'habitude de ces paroles récitées chaque jour ; ainsi j'ai appris à être oisif sans ennui et sans fatigue; et quand je les réelle assis au devant de ma porte, quand je répète tout bas ces paroles mystérieuses et consolantes, je me sens un vif mépris pour le reste des hommes toujours avides de science, de gloire, déplaisirs, et qui ne connaîtront jamais le bonheur. »
Ce fut là la dernière histoire qu'Anatole consentit à écouter; encore la trouva-t-il fort longue, et plus d'une fois il fat obligé de se contraindre pour ne pas interrompre le trop fidèle historien .
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âlO LA CONFESSION
XL
0 ciel ! par où sortir de l'embarras où je me trouve ?
Les Fourberies de Scapin.
On conçoit que cet état de malaise ne pouvait durer plus longtemps. Tl est un remède à tous les maux, c'est le premier auquel on songe, c'est le dernier au- quel on a recours quand on a épuisé tous les autres; ce remède extrême, c'est le suicide. Malheureusement nous en avons abusé comme de tout le reste. Ce fut d'abord le privilège de quelques-uns, c'est à présent la monomanie de tous. Un honnête homme rougirait de disposer de sa vie en songeant à tous les pieds-plats qui en disposent. J'imagine que le spleen, cette dé- cente et correcte maladie anglaise, ne s'est beaucoup
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affaibli que depuis qu'il est devenu un mal européen. Anatole avait trop de bon sens pour se résoudre à un pareil attentat; cependant il voulait en finir, il voulait arriver au dernier mot de cette cruelle énigme, et il était beaucoup moins avancé que le premier jour.
A force de le tourmenter, le remords vieillissait dans son âme. Le remords avait perdu son pas léger, ses ailes acérées qui le portent du cœur à la tête comme une flamme ; ce n'était plus le remords à ses premiers jours, c'était un poids lourd et immobile, une stu- peur caduque ; plus de mouvement, même dans les terreurs subites ; c'était presque une habitude, une nécessité de vieille date, comme deux forçats accou- plés à la même chaîne et traînant le même boulet, qui vont travailler ensemble sur le port.
Et dans cet état ne rien voir, ni ciel, ni enfer, ni élysée, ni les serpents des pâles Euménides; ne pas pouvoir se livrer à ses fureurs comme Oreste; mais, au contraire, sourire, parler, vivre, saluer à droite et à
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gauche, reconnaître les hommes et les appeler par leurs noms, hériter, soutenir des procès, toute la vie sociale; le rocher de Sisyphe qu'on roule en silence avec l'espoir de le fixer là-haut, qui retombe, et qu'on roule encore avec le même espoir, serait un bienfait à ce prix.
Puis, à force de se repentir, on tremble ; le repentir est une peur qui mine l'âme, qui la ronge, qui la ré- duit à rien : alors il n'y a plus d'homme. Autrefois on allait en terre-sainte , on bâtissait un monastère, et le repos revenait sur les rives du Jourdain ou aux dernières marches de la chapelle. Ce n'était pas trop cher acheter trois jours de sommeil.
Vous avez vu le Malade imaginaire, ce pauvre bourgeois qui souffre de tant de maux, depuis la toux jusqu'à l'hydropisie, et qui se soulage avec M. Purgon et M. Fleurant. Jusque-là tout va bien; M. Purgon et M. Fleurant, les médecines et les remèdes anodins, tout cela c'est justice. Arrive un mieux appris auprès
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du pauvre malade, un esprit fort qui se porte bien et qui en est convaincu ; vous verrez qu'il aura la cruauté de sourire au nez du pauvre diable, de rire de maître Purgon lui-même, de tourner en ridicule ces hommes précieux dont le seul aspect soulageait le pauvre ma- lade ! Jette tes sarcasmes àpleines mains, malheureux ; ôte le bandeau des yeux de Ion malade, démontre-lui bien qu'il est entre les mains d'ignorants empiriques; fais-nous rire à ses dépens ; j'imagine que le soir celte cruelle plaisanterie portera des fruits amers. Or- gon, se croyant toujours malade, et resté seul sans médecin et sans médecines, voudrait en vain fermer les yeux ; son mal l'a repris de plus belle. Car malade ou non, Orgon souffre encore, et il va mourir par la raison que vous avez à ses yeux désenchanté monsieur Thomas Diafoirus.
Regardez ensuite la cérémonie de réception. Tous ces comédiens qui se déguisent doublement, qui met- tent une robe sur leur premier costume; Scmiramis
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elle-même, naguère si belle et si touchante, en habit de docteur; tout cela arrive au bruit des mortiers et précédé de hallebardes d'apothicaires, tout cela chante comme un air funèbre en mauvais latin; que voulez- vous que devienne un malade à l'aspect de ce redou- blement d'ironie? Il faut absolument qu'il meure ou qu'il ne souffre plus, il n'y a plus de milieu.
Ainsi était Anatole. Il assistait depuis longtemps à une parodie sans tefme ; jusqu'à présent il avait écouté une moquerie monotone où chacun venait jouer pai- siblement son rôle et lui dire : « Tu ne croiras pas. » En vain il avait voulu repousser tous ces fantômes et ne plus entendre le bruit des mortiers, et ne plus voir les tabliers et les bonnets de coton, et tous les détails de la farce qu'on jouait devant lui et dans laquelle il était forcé de dire : Juro. »
La parodie est un remède comme le suicide.
Après avoir passé à travers tous les doutes et toutes les espérances, Anatole était tombé dans le désespoir.
LA CONFESSION 213
Je suis sûr que le malade imaginaire en sortant de la cérémonie lit comme Molière lui-même, et cracha le sang.
XLI
Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
Sarbe-Bleue.
Mais, avant d'attenter à ses jours, il voulut faire un dernier effort pour trouver un prêtre qui pût l'en- tendre. Déjàilavait passé par tous les degrés du clergé catholique , depuis le prêtre qu'il avait vu dans le monde, simple et facile dans ses mœurs, homme d'es- prit et de sens, jusqu'à l'innocent curé de campagne ; depuis le riche abbé d'église majeure jusqu'au pauvre reclus, confesseur aux bous temps, et qui ne songe plus qu'à bien mourir. Il avait vu le "prélat italien au
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milieu du luxe innocent des arts, le savant docteur de Sorbonne qui veille et qui prie, qui veille pour tous, et qui prie pour lui seul; le fougueux missionnaire, apôtre romain, et trop ambitieux d'éclatantes conver- sions pour s'arrêter à un pécheur isolé. Dans toute celte foule il n'avait pas trouvé un prêtre à qui il pût dire : Bénissez-moi, mon|Jè/'e; pas un prêtre qui osât lui dire : Je te bénis.
Par hasard il entendit parler dans la société un peu mystique de sa mère des sermons d'un saint prêtre espagnol dont on vantait les vertus et la piété.
Ce fut pour lui un trait de lumière. De tous les royaumes de ce monde, (royaumes ou républiques, qu'importe, tant le monde a changé! ), l'Espagne est la seule terre qui soit restée immobile et stationnaire au milieu des révolutions ; les. lois et les mœurs, la royauté et la religion, ses moines aussi bien que tous les soldats du monde, tout cela a échappé au progrès social. « L'Espagne est le royaume de Philippe II, le
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berceau de l'inquisition ; s'il existe encore un confes- seur, c'est en Espagne. »
Et il se mit à chercher du même pas cet abbé espa- gnol dont on lui avait tant parlé.
XLII
Vaste désert d'hommes.
Il existe quelque chose de plus curieux que les pyra- mides d'Egypte, le Kremlin, ou les glaciers de la Suisse ; de plus étonnant que toutes les merveilles qu'on va voir avec tant de frais et de fatigues : c'est une vaste maison parisienne, dans un quartier populeux, habi- tée depuis les fondations jusqu'aux toits. L'extrême luxe au premier étage, l'extrême indigence dans les combles, l'industrieuse activité dans le milieu. Des
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I
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charlatans, des hommes de loi, des financiers ; Phryné sur la paille et Phryné sur le duvet, et à chaque pas une décoration nouvelle. Au rez-de-chaussée l'ensei- gne marchande qui se balance au gré du vent; à l'en- tre-sol, des commis, une caisse, le son de l'or, et des chiffres sans fin ; puis l'étude du notaire et la foule qui se presse, et les actes qui s'entassent, mariages ou testaments; puis l'homme qui n'a qu'à être heu- reux, qu'à faire ou à recevoir des visites, de grands laquais et de petits chiens; plus haut les ménages s'entassent, l'air se partage, le travail isolé habite là : c'est le dernier degré de la médiocrité, l'extrême éche- lon après lequel il n'y a plus de bien-être, l'étroite et active bourgeoisie, une femme qui travaille, un enfant qui pleure, un serin qui chante ; et plus haut des portes muettes, des chambres à coucher petites et étroites, une ardoise silencieuse attachée à la porte, inutile valet d'antichambre qui se morfond comme dans un jour de disgrâce et qui ne trouve personne à
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annoncer; puis enfin l'artisan sur les toits, l'artisan qui fait crier le fer, qui scie le bois, qui construit des mémoires et des poëmes ; la grisette aux pensées ro- manesques élevant son château en Espagne vis-à-vis une fenêtre ombragée de capucines ; et s'il y a quelque chose de plus élevé, un grabat, de la paille, des pleurs, les prisons de plomb de Venise en été, la glace en hiver, une souffrance de toute la vie. Et là pas un reflet des bougies du premier étage, pas même l'odeur des cuisines, pas le bruit des chansons, pas le mou- vement de la cour ; pour tout spectacle des greniers qui regorgent, le foin qui passe à travers les guichets, qui parfume les escaliers d'une odeur champêtre, in- sultante abondance qu'on dirait placée là exprès, pour mieux faire comprendre quelle distance sépare un mal- heureux homme d'un beau cheval.
Bien souvent ces idées de contraste s'étaient pré- sentées à l'esprit d'Anatole; ce monde sous la loi d'un portier et soumis à son despotisme, cet assemblage
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d'opulence et de misère, ce rire à côté de ces pleurs, ces hideuses difformités à côté de ces grâces, cet ordre dans le désordre lui avaient souvent donné à réfléchir. 11 était alors dans ses jours d'innocence; cherchant le drame partout où il espérait le rencontrer, cherchant de l'émotion et des larmes, étonné d'être heureux, heureux de son étonnement, heureux du moindre battement de son cœur. C'est qu'alors il se sentait su- périeur à toutes les infortunes, au niveau de toutes les grandeurs. A présent c'était avec tremblement qu'il montait dans cette vaste maison, au hasard, comme dans une grande roule ; il cherchait un homme si pauvre que c'était à peine si on avait daigné le lui indiquer.
C'est un triste voyage de parcourir une maison d'hommes dans laquelle on est à peu près sûr de ne pas trouver la demeure que l'on cherche.
Anatole était arrivé au quatrième étage haletant; il se trouvait vis-à-vis un labyrinthe de portes, grandes
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et petites; du bruit, du silence : à quelle porte frapper ?
Il frappa à une porte qui lai parut plus décente que les autres; elle avait été vernie il n'y avait pas longtemps; un ruban d'une couleur passée était atta- ché à la sonnette ; il y avait un tapis à la porte, c'était de l'élégance pour ce lieu.
Il frappa, la porte ne s'ouvrit point; et je ne sais par quel effet d'écho la porte voisine s'ouvrit tout à coup Anatole eut presque peur.
La femme qui se tenait à cette porte ouverte était évidemment une grosse et joviale commère, espèce de préfecture improvisée dans ce monde à part, qui avait ses flatteurs, ses administrés, ses opposants, ses amis, son conseil, ses fêtes et ses bals. En retour de tant d'honneurs, c'était à elle qu'appartenait la surveillance de ce département, le soin de diriger la grande et petite voirie, et tous les offices de ce nouveau genre d'édiUté.
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« Je ne connais pas d'abbé dans cette maison, ré- pondit la vieille à Anatole.
— On m'a pourtant assuré, madame, que l'abbé y demeurait. »
La vieille poussa un grand cri, un cri de détresse; toutes les portes voisines s'ouvrirent à ce cri; toutes les portes, excepté celle au cordon de sonnette et au petit tapis.
C'était un spectacle à voir : ces hommes et ces fem- mes sur le seuil de leurs portes ; ces intérieurs qui s'offraient de prime-abord dans tout le négligé du matin; ces femmes à demi nues, sales et empaquettes dans de vieux châles, ces enfants interrompus dans leur déjeuner, tous ces regards curieux, toutes ces figures hébétées. « Qui de vous, demanda la vieille, connaît ici un abbé espagnol ? »
Toute l'assemblée répondit par un éclat de rire.
L'assemblée ne comprenait pas ce qu'on pouvait faire d'un abbé.
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Les hommes fronçaient le sourcil, les enfants mor- daient dans leur pain, les filles levaient les épaules.
Il y avait là un plaisant : il n'y a pas de sous-préfec- ture qui n'ait son poëte ou son plaisant : « Monsieur, dit-il gravement à Anatole, votre abbé espagnol de- meure ici. » Et du doigt il indiquait la portequi était restée fermée.
« Ici ! » dit toute la foule, en étendant les mains d'un air solennel.
Le plaisant se mit à frapper sur la porte :
« Eh ! eh ! monsieur l'abbé, ouvrez-nous ; voici un jeune homme qui vient vous voir ; ouvrez votre porte, s'il vous plaît.
» Monsieur l'abbé! monsieur l'abbé! voici un jeune homme qui vient se confesser à vous d'un gros péché qui vous fera plaisir à entendre ; ouvrez votre porte, monsieur l'abbé !
» Monsieur l'abbé, mettez votre jupon et votre cor- nette ; mettez votre rouge et vos mouches, graissez
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VOS cheveux, et serrez bien votre corset; ouvrez votre porte, monsieur l'abbé !
» Nous le dirons à votre curé, monsieur l'abbé, vous avez le sommeil dur, et vous montez sans chandelle le soir, monsieur l'abbé; ouvrez votre porte, monsieur l'abbé. »
Et la foule riait aux éclats, et elle se serait tenue là tout le jour, si on n'eût pas entendu les pas d'une per- sonne qui montait.
A ce bruit, le farceur quitta son poste, et toutes les portes se refermèrent en un clin d'œil.
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XLIII
Et à vous, mon père.
Purifier l'âme, c'est la séparer du corps.
Platon.
Un pas léger et le frémissement d'une robe de soie annonçaient une femme. Anatole était encore dans le premier étonnement, lorsque la jeune femme passa devant lui sans le voir. On pouvait juger à sa dé- marche qu'elle était pressée. Sa taille était bien prise; ses pieds, ses mains, toute son allure, annonçaient une personne du monde. Anatole, ne pouvant obtenir le renseignement qu'il voulait, se mit à suivre l'in- connue dans les détours de cette vaste maison.
En général, une femme qui grimpe un escalier tortueux et élevé n'est guère jalouse d'être suivie. La
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position est disgracieuse : le dos se voûte, les jambes se plient, il y a de la gêne dans tous ses mouvements, d'autant plus qu'elle perd ainsi tout le charme de son visage, toute l'élégance de sa taille, toute la bonne façon de son port. Il est donc rare de suivre une femme qui grimpe. La chose n'était jamais arrivée à Anatole. Il fallait lui parler, quand il était jeune homme, de suivre, par une belle nuit d'été, de belles inconnues dans de longues allées sablées, pendant que la lune jetait sa molle clarté sur leur doux visage. Alors, en effet, c'était un bonheur : les femmes se tenaient droites, et marchaient d'un pas rapide; tantôt leurs blanches épaules, tantôt leur joli profil, ombragé de cheveux épais, puis enfin un bras léger, qui s'ap- puyait à peine sur votre bras; une parole interrompue, de mystérieux propos, de l'attaque et de la défense ; puis, après bien des prières et bien des refus, un pro- chain rendez-vous d'amour, auquel le jeune homme ne se rendait pas.
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Anatole, en voyant cette femme, se rappela que c'était la première femme qu'il avait remarquée depuis son atroce malheur, c'était la seule. Plus de femmes pour Anatole dans le monde, lui qui les avait tant aimées ! Pour la première fois depuis bien longtemps l'infortuné se sentit un mouvement de joie. Si par hasard cette femme était une habitante de ces lieux; s'il allait se trouver encore assez de vivacité dans le regard, et de douceur dans la voix pour s'en faire aimer; être aimé, lui! lui, séduire encore une femme! encore se jeter de plus belle dans les ineffables trans- ports d'une passion d'amour 1 Cependant la jeune fille montait toujours.
Ou plutôt s'il n'avait devant les yeux que la prê- tresse profanée d'un amour facile, une pauvre fille qui se cache dans l'ombre, qui dort sur un grabat et qui se livre au premier venu? « N'importe, je veux la suivre; cette femme sera encore une femme pour moi; pauvre et insouciante créature qui jette à l'a-
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bandon ses baisers et ses soupirs ! Qui me rendra mes nuits de débauche, les emportements de l'orgie, la flamme brillante du punch, jeune fée à la chevelure bleuâtre, et le rire folâtre de Laïs, qui ne songe qu'à être belle et à me plaire, fidèle à ses serments jusqu'à demain?»
Il y a toute une révolution dans ces idées. Elles traversent une pensée religieuse avec la fougue de l'ouragan; elles enflamment le sang, elles font tout oublier, même le remords. Anatole se sentit mieux. Cependant la jeune fille était arrivée au sommet de la maison; elle avait touché la dernière marche de cetescalier sans fin, et elle n'avait pas fini de monter. Une échelle était appliquée contre le mur ; elle parais- sait conduire sur le toit; elle dominait toute la hauteur de ce cinquième étage, comme suspendue sur l'abîme; il y avait de quoi avoir un vertige.
Ifi la résolution de l'inconnue sembla l'aban- donner; elle ne posa qu'en tremblant son pied sur
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l'échelle, pendantque ses deux mains étaient attachées aux échelons supérieurs ; elle était charmante ainsi.
On eût dit une forme aérienne : un pied